Quoi mon peuple, qu’est-ce qu’il a mon peuple ?

photo COP21Il a fallu qu’Alain Finkielkraut y aille de son petit couplet. L’affaire était aussi urgente que d’importance. Les obsèques de Johnny Halliday comptaient donc à ses yeux autant que celles du grand Hugo, rameutant aux trousses de son corbillard le peuple de Paris et les prostituées qu’il avait tant visitées. Notre philosophe de poche, dans une bouffée zemmourienne, s’étonne donc aujourd’hui de l’absence criante des « non souchiens » derrière le cercueil résolument blanc de l’idole des anciens jeunes. Comprenez, dans cette étrange expression, qu’il n’y avait aucun beur ou black pour accompagner jusqu’à la Madeleine l’interprète de « noir c’est noir ». Notre immortel s’égare une fois de plus. N’est pas d’Ormesson qui veut. Car son doyen de l’académie lui aurait sans doute conseiller la légèreté, pour décrire cette messe cathodique et les images d’une foule motorisée par autant de chevaux que de paroles chantées. M. Finkielkraut découvre qu’il est un peuple qui fredonne depuis les années 60 dans le sillage d’un grand blond avec des santiags noires. Il ne le dit pas, mais on sent qu’il crève de ne pas l’exprimer, elle est là la France profonde qu’il appelle de ses prières. Elle ne le lira jamais, ne l’écoutera pas plus, mais elle sent bon le foin des champs et le cambouis des banlieues. Du coup notre penseur bombe le torse, les narines assiégées et, recrache le fiel de son combat civilisationnel. Misère. Oh Marianne si tu savais, comme le pleurait Johnny tout le mal qui se répand ainsi dans ta République. Finkielkraut dans sa paranoïa active découvre qu’il existait un monde et il le travestit aussitôt des oripeaux de ses obsessions. J’ai souvenir d’autres intellectuels qui découvraient en 1974, lors d’un meeting de François Mitterrand, qu’il existait une culture populaire.  Le Premier secrétaire avait invité Dalida, la chanteuse, et Maurice Biraud, l’humoriste, à ouvrir son meeting. Ce fut une épreuve pour l’un et pour l’autre, une partie des militants n’ayant en ces temps-là d’yeux et d’oreilles que pour Maxime Le Forestier ou Guy Bedos. Mitterrand lui, du haut de son piédestal, avait perçu lui, que le peuple de France c’était aussi Bambino et les blagues de bistrot. Comme la gauche caviar de l’époque, la droite truffe d’aujourd’hui n’a rien compris à la rue. Elle aimait un chanteur, sa musique, sa dégaine parce qu’il lui ressemblait pour être né sur un trottoir. On ne commande pas l’émotion d’un peuple.

Hervé NEDELEC

Parce que Marseille est vivante, l’edito d’Aldo Bianchi, président de «  Marseille et moi »

 

 

Nous aimons Marseille et nous militons pour la Métropole.

C’est notre socle, notre ADN.

Il y a 3 ans nous donnions à « Marseille et moi » un nouveau visage et surtout d’autres objectifs.

Il ne sagissait pas de renier une origine (1) , une histoire certes partisane mais nécessaire à un moment donné de la vie de notre ville. Il nous fallait écrire une nouvelle page et rassembler celles et ceux qui croient à l ‘action citoyenne .

Notre champ d’action et de réflexion reste la Politique, donc la vie de la Cité.

Nous aimons Marseille et nous militons aussi pour la Métropole. A étudier les uns après les autres tous les domaines liés à la vie des Marseillais et des métropolitains, nous ne pouvons que regretter la faiblesse de la gouvernance marseillaise autant que le manque de vision de beaucoup de ses dirigeants.

Un vent nouveau a cependant soufflé au printemps, écartant des caciques qui nous représentaient au national, sans pour autant ébranler les instances locales. Le coup est passé près, mais elles restent solidement accrochées, assises sur leurs certitudes immobiles, à leurs rentes de situation.

Notre ville, dont le leadership est contesté par une large majorité des communes voisines, souffre de la comparaison avec les grandes villes européennes. Elle est très inégalitaire avec des zones de pauvreté intolérables. Elle est polluée à l’extrême par la thrombose automobile et désormais le scandale sanitaire des émissions des navires de croisière.  Elle est montrée du doigt, avec le sort qu’elle réserve aux écoles publiques dont elle a la charge. Marseille, derrière la vitrine trompeuse du front de mer, camoufle ses ruines et sa déshérence.

Nous pensons à « Marseille et moi », qu’il est urgent d’entamer une vraie transition environnementale ; par une production d’énergie propre et écologique, avec des moyens de transport en commun hyper développés et non polluants, à travers le développement de pistes cyclables, grâce à un traitement des déchets efficace, en encourageant aussi l’agriculture citadine.

Paradoxalement, Marseille, qui compte parmi ses universitaires des chercheurs de renommée internationale, ne s’est pas engagée dans la lutte contre les perturbateurs endocriniens. Comme Marseille, riche de ses « migrances », ne s’est pas illustrée dans l’accueil des réfugiés en perdition en Méditerranée, et tout particulièrement ces mineurs livrés sans défense à tous les prédateurs. Marseille enfin, comme en atteste la polémique sur le site de la Corderie, n’a pas manifesté, à travers ses édiles, grand intérêt, pour cette antiquité qui l’a fondée.

En réaction à cette vacance prolongée des pouvoirs locaux, « Marseille et moi » veut faire claquer au vent ce slogan qui fait lever les foules au vélodrome : « fier d’être Marseillais ».

Les visiteurs étrangers nous disent que la ville change. Tant mieux, mais nous voulons aller plus loin que le recto d’une carte postale. Des événements comme « Marseille capitale la Culture » ont soulevé une belle espérance, vérifié surtout qu’il y avait une attente populaire d’évènements culturels et aucune suite n’y fut donnée. Il faut aller plus loin que l’image et la communication qui la porte. Eviter des contresens, comme « Marseille capitale du sport » où les budgets se sont noyés en communication, quand piscines et gymnases n’arrivent pas à surnager.

Depuis trois ans, à travers 17 auditions-débats (2), des experts, des citoyens passionnés,des associations engagées,  de belles convictions, viennent débattre avec nous et martèlent qu’une autre politique est possible, qu’une autre gouvernance est souhaitable, que demain n’est pas condamné à déchanter.

Il y va, disent-ils avec nous, d’un environnement reconquis, de procédures démocratiques restaurées, d’un humanisme actif, d’une efficacité partagée parce que comprise.

« Marseille et moi » c’est aussi Marseille et nous. Qui voulons que Marseille soit vivante de ses richesses, de ses différences, de ses singularités. Notre vocation est d’en débattre et de le partager avec cet outil d’information que nous inaugurons aujourd’hui. Une agora virtuelle que vous nourrirez de vos réflexions, pour agir concrètement.

1 : « Marseille et moi » est née en 2013 de la volonté d’une candidate aux primaires pour les élections municipales, Marie-Arlette Carlotti , de demander à la société civile de bâtir un programme électoral pour Marseille.

2 : Tous les comptes rendus seront archivés sur notre site

 

Critique Ciné : « La Villa » de Robert Guédiguian ou la récurrence d’un mythe personnel

mediaC’est aujourd’hui un lieu commun de dire que « Rouge Midi », le deuxième film  de Robert Guédiguian   allait inaugurer en 1983 une carrière de cinéaste placée sous le signe du  « rouge » et sous celui  de l’Estaque.

En effet,  tout au long de ces années de pellicules, Guédiguian  n’a cessé d’honorer à sa façon et avec ses moyens, un  contrat passé avec la classe ouvrière et les paysages dont  il est issu, et plus généralement avec la société toute entière avec l’espoir utopiste mais toujours assumé, de la faire changer.

En cela, toute spectatrice, pour peu qu’elle soit de gauche et méridionale et qu’elle aussi  l’assume, est assurée de trouver dans les films de Guédiguian ce qu’elle veut entendre, et ce qu’elle aime voir ou aimerait  entrevoir à l’horizon d’un lendemain qu’elle espère  meilleur …

Et « La Villa »,  s’inscrit bien dans la continuité militante de son auteur.

Ainsi qu’il en est dans toute utopie, le décor est planté dans  un microcosme, celui  de la calanque de Méjean  où ont vécu, vivent ou retournent  des personnages en quête d’une  réflexion sur leur passé, leur présent et sur les incertitudes d’un devenir commun, réflexion  que la venue inattendue de migrants, et particulièrement de jeunes enfants, sauve pour l’intérêt du film d’une dérive  trop égotiste  en la déportant  à l’échelle du monde…

Il y a bien là conformité de l’auteur aux valeurs qui lui ont été transmises et que Guédiguian toujours décline dans son cinéma ; conformité frôlant ici  un certain conformisme dans  la reproduction à l’infini de  héros à la psychologie et aux réflexes  familiers  au point de faire aujourd’hui du spectateur ce témoin omniscient qui anticipe les situations et les dialogues !

Les films  « Le promeneur du Champ de Mars » et « L’Armée du crime » ont été nécessaires ;   ballader sa caméra « ailleurs » est un  réflexe salutaire pour  Guédiguian qui a permis  à son cinéma de passer du personnel à l’universel et ainsi oxygéner un peu les salles…

Vivement  le prochain « clap » et son claquement sec qui assurent   à nouveau le réveil du spectateur et …la SYNCHRONISATION !!!

Jacqueline Vesperini 

Marseille et le destin commun

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« La France n’est pas une juxtaposition de communautés, la France, c’est un destin commun ». Premier à l’agrégation d’Histoire, premier à l’Ena, Laurent Wauquiez ne veut pas être le dernier à s’approprier les concepts qui courent désormais, de l’extrême-droite à la droite la plus conservatrice. Le maire du Puy en Velay, depuis le Mont Mézenc, où quelque chemin menait sans doute à Compostelle, a lancé sa croisade à la fin de l’été, pour reconquérir les terres dévastées de son camp politique. A défaut de regarder la réalité en face, il dessine une trajectoire qui passe par l’horizon incertain d’une France une et indivisible. A Marseille, ses supporters applaudissent, quand une majorité, de ceux qui appartiennent encore à ce qui fut un parti dominant, se tait.

La cité phocéenne résume « à merveille » (l’expression n’a pas son envers) la complexité du moment, soit la coexistence pacifique, mais fragile et chargée de menaces, de différentes communautés et autant de confessions. Le sénateur-maire, Jean-Claude Gaudin, a estimé prestement en s’installant dans le fauteuil de Gaston Defferre, que l’instance – Marseille espérance – mise en place par feu son prédécesseur, le professeur Robert P. Vigouroux, au cours de la première guerre du Golfe (1990), pouvait être encore un rempart suffisant pour endiguer les assauts radicaux. Si Dieu le veut serait-on tenté d’écrire aujourd’hui, sans risquer le blasphème. La posture leibnitzienne peut-elle se passer, pour autant, d’une nécessaire actualisation des données ?

Les attentats de Catalogne ont rappelé cruellement à la vigilance. Sans basculer dans l’alarmisme, Marseille ressemble sur bien des points à sa grande voisine méditerranéenne. De l’autre côté des Pyrénées nombreux sont les observateurs qui avouent, encore aujourd’hui, qu’ils n’avaient rien vu venir.

La cité phocéenne a fêté, au tournant des XXème et XXIème siècles, ses 2600 ans. Elle a ainsi rappelé au monde ses racines grecques. Un arbre d’acier, près du Parc du XXVIème centenaire, dédié à cette date, rappelle la puissance de cet enracinement. Des milliers de signatures de Marseillais attestent, à ses pieds, de la diversité des fruits qu’il porte aujourd’hui. Cette bienveillance, voulue par la municipalité, était nécessaire mais ô combien insuffisante.

N’en doutons pas la clé pour comprendre ce territoire passe d’abord par la capacité à accepter la complexité pour appréhender Marseille.

Depuis le temps où des marins et des marchands ont découvert la calanque du Lacydon, les vagues d’immigrations – Les Migrances selon la belle expression d’Emile Témime –  n’ont jamais cessé, aboutissant à ce que d’aucuns qualifient de melting-pot, quand d’autres évoquent un « improbable enchevêtrement », culturel et cultuel.  Marseille, carrefour de tant d’espoirs et de désespoirs, aura au fil du temps accueilli et même assimilé, venant des quatre points cardinaux, les hommes et les femmes qui n’ont cessé de l’enrichir. L’Europe, l’Asie, l’Afrique, s’y sont déversées depuis deux siècles. « N’importe qui de n’importe quelle couleur pouvait descendre d’un bateau » s’enthousiasmait l’écrivain Jean-Claude Izzo et même, poursuivait-il, « se fondre dans le flot des autres hommes ». Un bel esprit que ce magistral auteur de polar.

Cette vision généreuse et fraternelle n’empêche pas les faits d’être têtus. Le fracas des attentats et de la guerre ne fait qu’un désormais, et il faudrait être sourd pour ne pas percevoir l’orage qui gronde. A Marseille, comme à Barcelone, on a trop longtemps ignoré une population et une confession que l’on se complaisait à considérer comme « invisibles » et « inaudibles ». L’historien Jean-Louis Planche parlait d’un « racisme de cohabitation et de voisinage ». Ces Africains du Nord, venus en masse, à l’aune des années 50 prospères, industrieuses et dévoreuses de main d’œuvre, n’avaient aux yeux de ceux qui les toléraient ici, dans les quartiers pauvres, qu’une identité au rabais, et une couleur improbable. Certains Marseillais parlaient même des « gris ». Leur culture, leurs mœurs, leur confession, leur vie étaient ignorés, volontairement ou mécaniquement par la majorité. Quelques élus s’y sont immergés pour, le temps d’une élection, faire razzia de misérables voix, troquées contre quelques promesses. Après tout d’autres communautés – Italiens, Arméniens, Sépharades – avaient connu le même sort en sauvegardant leurs traditions, leurs différences, leur identité, avant de se fondre dans la ville.

Mais l’Islam des caves ou des garages a du coup prospérer sans, étrangement, déborder pour autant sur l’agora. Aujourd’hui les langues se délient et quelques témoignages parfois mal identifiés rompent le silence. Lors des manifestations de l’après-Charlie le silence assourdissant des musulmans de Marseille aurait dû nous alerter, autant que le tintamarre abject des 8 000 spectateurs du Dôme lors du passage récent de Dieudonné.

Depuis des décennies, on ne concevait ces hommes et ces femmes qu’à genoux. Ils furent de facto condamnés à la seule prière et cela ne dérangeait personne. A force de se taire, ils ont fini par n’entendre qu’une seule voix et ils n’acceptent pas qu’on la conteste ou qu’on la caricature. Ecartés d’un « destin commun », ils se sont résignés à construire le leur ou à espérer un ailleurs merveilleux. Pour n’avoir pas su leur tendre la main, nous sommes condamnés à faire le premier pas vers eux. Ici et maintenant.

Hervé Nedelec

 

 

 

Audition-Débat avec Jean VIARD : Marseille et la Méditerranée : quel avenir ?  

    

Pour traiter cette question dont l’enjeu est considérable à court et à long terme, l’association reçoit Jean Viard, récent auteur de Quand la Méditerranée nous submerge. Aldo Bianchi inscrit d’abord la question, en avant-propos, dans la longue durée en rappelant l’héritage essentiel de Fernand Braudel, le travail plus récent de Patrick Boucheron. Il évoque la longue tradition des voyages, des conflits et des échanges méditerranéens, par lesquels des peuples se sont rencontrés,  pas toujours dans la douceur, mais ont appris ainsi à se connaître. Quel regard peut-on jeter aujourd’hui, depuis Marseille, sur cette question au moment où la Méditerranée se transforme en mur ?

Et c’est précisément en tant que Marseillais que Jean Viard dit avoir écrit son livre. Marseille, ville méditerranéenne par excellence, ville née de la Méditerranée, a vocation à prononcer une parole forte, une parole de respect de l’étranger. Elle ne l’a pas fait et personne en France, aucune voix autorisée forte ne l’a fait, à la différence de qui a pu se passer dans les pays voisins, en Allemagne, en Italie (le Pape), en Espagne (Barcelone).  Le silence de Marseille est d’autant plus remarquable, alors même que les fragilités de notre société rendent cette parole indispensable. Marseille est  pourtant aussi la manifestation de cette fragilité. La ville concentre les problèmes que traite le livre, réfugiés, terrorisme, islam, quartiers, populisme. Si toutes ces questions sont mélangées dans le livre, c’est parce qu’elles le sont dans la ville, prisme qui permet de comprendre la perspective de l’auteur : les solutions sont liées et elles le sont par la Méditerranée. L’exposé montrera par exemple comment le  développement des quartiers relégués dans notre ville et le développement de l’autre rive, en particulier du continent africain vont de pair. Une double richesse à reconnaître et à cultiver, ici et là-bas, en ouvrant des ponts alors que nous ne voyons que pauvreté et menace, murs à construire ici et là-bas. C’est le choix que nos sociétés vont devoir affronter, enjeu décisif donc.

Reconnaissons d’abord qu’il y a beaucoup de raisons d’avoir peur. Jamais le monde n’a changé aussi vite, internet a connecté en dix ans des milliards d’êtres humains et ce changement n’a pas été raconté par le politique, sinon en creux, en voulant se situer hors du système. Sur nos rivages, l’histoire a bousculé nos représentations.  Avec la fin de la guerre d’Algérie, la séparation des Européens et des Algériens semblait avoir réglé le problème. Illusion : l’histoire ne s’est pas arrêtée. L’immigration maghrébine s’est développée, sans qu’une place suffisante soit reconnue à l’islam ne serait-ce qu’en termes de superficie des lieux de culte. Or la porte se rouvre parce que le monde s’unifie. Les enjeux démographiques sont énormes, le poids démographique de l’Afrique est considérable. 700 millions de francophones en Afrique forment un atout considérable pour notre pays. Et les terroristes sont chez nous, la plupart viennent d’ici. Ils ne se sentent pas une place dans le pays, éprouvent un sentiment de non-citoyenneté et trouvent un refuge dans la religion qui leur offre un récit honorable de leur destin. Pas de place ici, c’est par exemple, dans une société érotisée comme la nôtre, l’absence de sexe dans les banlieues.

Face à ces peurs, il faut inverser la perspective, à tous les plans. L’Europe d’abord, bâtie face à l’Est pour  se protéger du communisme, doit maintenant, à l’heure de la mondialisation, s’orienter vers la Méditerranée et former un  grand ensemble culturel, celui  des monothéismes, à côté des autres grandes civilisations du monde. Dans notre pays ensuite, donner de la citoyenneté et pour ce faire utiliser les possibilités ouvertes par la métropolisation : faire des quartiers nord de Marseille une commune de plein exercice.  Jumeler les lycées français avec des lycées africains. Le développement de l’Afrique, déjà engagé, est une opportunité considérable : nos quartiers sont riches de biculturels capables de porter les entreprises en Afrique. Or ce continent  a d’abord  besoin  de biens publics (eau, assainissement, énergies, routes, ponts, logements…),  que nos entreprises, du fait de la tradition colbertiste, sont particulièrement aptes à produire. Bouygues, Vinci, Lyonnaise des eaux peuvent être le fer de lance d’un grand projet business de l’Europe vers l’Afrique. C’est une stratégie économique à mettre en place qui permet d’inverser le regard. Les migrants ne sont souvent plus les pauvres que nous imaginons mais des élites déjà formées qui peuvent jouer un rôle essentiel dans le développement.

Si l’on continue de faire l’autruche et de rester silencieux,  il y aura toujours plus de noyés, toujours moins d’humanisme et toujours plus de populisme, de localisme et de terrorisme. Il s’agit d’aller vers le futur plutôt que le fuir.

La discussion a permis d’éclairer certaines des propositions de Jean Viard, en particulier la proposition de faire de l’Estaque-Quartiers nord une commune de 200 000 habitants. Pour celui-ci, la citoyenneté intègre à condition qu’elle soit réelle, et en particulier quand on est en situation d’administrer un territoire. La métropole peut permettre de créer des ensembles de proximité, en fonction par exemple de la carte scolaire des collèges. Je renvoie au livre de Jean Viard pour découvrir les nombreuses propositions concrètes qu’il énonce pour donner un contenu à cette  nouvelle utopie du futur qu’il appelle de ses vœux.

 

On peut résumer ainsi l’alternative que nous a présentée Jean Viard : faire de la Méditerranée un pont ou un mur. Et si Marseille pouvait jouer un rôle-clé ? Elle en a tous les atouts. C’est l’ambition de notre association d’y contribuer.

 

François Maurice

Adhérez à Marseille et Moi !

L’association « Marseille et Moi » est un lieu de rencontre et de réflexion entre la société civile et les acteurs politiques de notre ville.

Marseille, riche de ses citoyens responsables, de ses chefs d’entreprises, de ses créateurs, de son tissu associatif est à un moment charnière de son histoire. Notre ville a le devoir de rebondir.

Face à la faiblesse de la gouvernance, à la montée des incivilités, au discrédit de certains élus, nous pensons qu’il est plus que temps que les marseillais prennent en main leur destin.

Au nom de la probité, des valeurs républicaines qui nous animent, nous avons pour responsabilité de restaurer la confiance qui fait désormais tant défaut.

A nous de prouver que le sens de l’intérêt général est toujours puissant à Marseille. A nous de prouver que les marseillaises et les marseillais croient et espèrent encore en leur cité.

« Marseille et Moi » dit ce rapport intime que chaque marseillais entretient avec sa ville, rapport non dénué de susceptibilité.

La méthode, c’est l’évaluation, par l’expertise, par des rencontres, par des auditions, par l’exercice réel du débat démocratique sur tous les grands dossiers municipaux, métropolitains, et les débats de société.

Durant les mois à venir, nous poursuivrons des propositions pour le devenir de notre ville et de la Métropole, en espérant les voir incarner par les élus de notre choix.

L’objectif, c’est de contribuer à l’installation dans les différentes gouvernances de femmes et d’hommes neufs, modernes, visionnaires pour les prochaines années.

     Président                                Trésorière                                Secrétaire général

Aldo BIANCHI                      Caroline DANIEL                          Michel TAGAWA

                                                                                                                                    

BULLETIN D’ADHESION Année 2019

 

Nom : ……………………………………… Prénom : …………………………………..

Adresse : ……………………………………………………………………………………

Code Postal : ……………………….. Ville : ……………………………………………..

Téléphone : …………………………. Téléphone Portable : ………………………….

E-mail : ………………………………………………………………………………………

Profession, fonctions publiques ou associatives : ………………………………………

□ Je m’inscris comme membre adhérent

Et verse ci-joint ma cotisation annuelle de :

□ 30 € ou □ 5€ pour les étudiants/chômeurs

□ Autre montant ……..………..€

□ Règlement par chèque Bancaire à l’ordre de : Association Marseille et Moi 

Adresse : Association Marseille et Moi – 9 Impasse Fouque – 13007 Marseille

 

Fait à : …………………………………….. , le ……………………………………..

Signature :

 

 

Les inégalités de santé à Marseille sont-elles une fatalité ?

Aldo Bianchi introduit le débat en dressant un premier  état des lieux à Marseille et dans la métropole. Notre territoire n’est pas un désert médical, bien au contraire, Marseille se distingue par la qualité de ses équipements de soins et de ses structures de recherche. Mais ce constat ne doit pas occulter une inégalité criante à l’intérieur du territoire, inégalité dans l’implantation des services de santé, dans l’accès aux soins, dans l’état de santé de la population, la prévalence de certaines maladies chroniques et la mesure de l’espérance de vie. Il faut  ajouter que Marseille est la grande ville française la plus polluée (au 4ème rang en Europe) et que l’on retrouve à ce sujet les mêmes inégalités, sur le territoire de Marseille comme sur celui de la métropole où Fos se distingue au plan des pathologies liées à l’environnement : la pollution aux particules fines est 20 fois supérieure à proximité du Port à la pollution mesurée sur la Canebière, et chacun connaît les disparités de la prévention des différentes  pollutions sur l’autoroute urbaine L2 selon les quartiers qu’elle traverse. Ces constatations fixent le sens de notre audition-débat : peut-on continuer à s’abriter derrière la compétence traditionnellement prédominante  de l’Etat en matière de santé publique ? Le moment est  venu, pour les villes et les métropoles, de prendre en main de manière plus résolue ces questions qui appellent de nouvelles responsabilités pour les décideurs locaux. A l’heure où  où 40 grandes villes du monde entier se réunissent à Paris pour en débattre, où certaines villes se déclarent « sans perturbateurs endocriniens »,  il est temps d’exiger des responsables locaux, une plus grande conscience des problèmes de santé liés à l’environnement et la volonté d’y faire face. Que peut-on faire au plan local ?

 

Pour se donner les moyens de répondre à cette question, l’intervention liminaire du docteur Didier Febvrel était bienvenue. Responsable du Service de la Santé Publique et des handicapés de la Ville de Marseille, membre du Haut-Conseil de la Santé Publique (commission des risques environnementaux), il était le plus à même d’exposer la légitimité d’une intervention des communes dans ces questions.

Cinq arguments principaux pour fonder cette légitimité.

D’abord le pouvoir de police sanitaire détenu par le Maire, exercé par les services communaux d’hygiène et de santé avec les moyens alloués par la Dotation générale de décentralisation soit à hauteur pour Marseille de 2,8millions d’euros. Les domaines de compétence sont multiples : habitat insalubre, nuisances sonores, gestion de la qualité des eaux, dératisation et désinsectisation, service de vaccination (étranger).

D’autre part la Ville est maintenant amenée à passer des contrats avec l’Etat en matière de santé publique : actions de santé dans le cadre des contrats de ville (Politique de la ville), contrat local de santé mentale avec l’Agence régionale de santé par exemple pour faire accéder les malades à l’habitat, plus généralement contrat local de santé avec cette Agence pour permettre une territorialisation  des actions de santé.

La volonté politique des Maires constitue un élément fondamental pour asseoir cette légitimité. Depuis le mandat Vigouroux, un élu est chargé en propre de la Santé publique, actuellement Patrick Padovani.

Cette volonté s’inscrit dans une évolution générale qui tend à la promotion de la santé, du fait de la reconnaissance croissante de l’importance des déterminants de santé, en particulier des déterminants environnementaux. Dès lors, il faut admettre que ces questions ne concernent pas les seuls professionnels de santé et le les comportements individuels mais qu’il faut développer une approche systémique et faire intervenir d’autres services, compétents dans leur domaine,  pour traiter des questions comme celle du ramassage des ordures (problème des rats)  ou celle des sols pollués.

Enfin, le Maire peut invoquer la clause de compétence générale qui l’autorise à s’emparer de tout ce qui peut affecter la population de sa ville.

Didier Febvrel peut donc conclure en soulignant la tendance à l’’implication de plus en plus forte des Villes dans les questions de santé publique, par exemple dans les questions relatives à l’alimentation, à la restauration collective.  A terme, toutes les politiques publiques devraient  comporter un volet santé, tout projet devrait  solliciter l’intervention du service de santé.

 

Une première discussion, particulièrement animée a suivi cette intervention, concernant les inégalités sociales de santé à Marseille. Le bilan dressé par l’Observatoire Régional de Santé est clair : la ville se partage entre une population en sous-mortalité précoce (avant 60 ans) dans le sud de la ville et une population en surmortalité précoce dans le nord et le centre. L’inégalité touche déjà les jeunes et se répercute et s’amplifie par effet d’accumulation sur l’ensemble de la durée de la vie. La question d’une implantation plus équilibrée des ressources et services de santé se pose avec force et concerne  les responsables publics locaux, s’agissant par exemple de l’installation de maisons médicales de santé, comme à Kallisté.

 

Les « grands témoins » du débat ont présenté ensuite leurs observations. Le Docteur Charles Chanut d’abord, pour l’association « Cap au Nord Marseille », joue pleinement son rôle de lanceur d’alertes. Double  alerte face aux pollutions générées par le port : au chantier de réparation navale prévu à la Forme 10 s’est ajouté un projet de déconstruction des navires, déconstruction dont chacun connaît la dangerosité prévue en pleine ville.  Par ailleurs les eaux usées générées par les activités portuaires ne sont pas traitées. La ville ici est responsable au travers de la Charte Ville-Port.

Richard Hardouin, président du collectif « Collectif Anti Nuisances L2» et administrateur France Nature Environnement 13 et AIRPACA, souligne d’abord les inégalités territoriales face aux pollutions produites par la L2, couverte à Saint-Barnabé mais pas à la Busserine. La mobilisation a été plus précoce à Saint-Barnabé, préventive, dès que les plans ont été connus et conduite par des personnes plus introduites dans les services compétents. La défaillance des responsables publics, incapables de redresser cette injustice, n’en est que plus flagrante. Sur le thème plus général de la pollution de l’air et du danger des particules fines (produites aussi par l’habitat) qui se font le véhicule d’autres polluants dangereux, Richard Hardouin soutient la nécessité de maintenir un organisme indépendant de contrôle et de surveillance tel que l’Association multicollégiale Air Paca. C’est aussi la responsabilité des élus de contribuer à financer cette association pour la surveillance de la qualité de l’air et indépendante des maitres d’ouvrage, comme de se soucier de  l’absence d’un organisme indépendant d’observation du bruitpour Marseille et sa Métropole.

Enfin, Daniel Morin, président du CIQ Saint-Jean Tourette Protis et membre du collectif « Laisse béton », expose la situation particulièrement dangereuse de son quartier au regard  des pollutions sonores et atmosphériques : deux tranchées autoroutières à ciel ouvert, un trafic de 18 millions de voitures par an, à quoi s’ajoute le trafic maritime utilisant en Méditerranée un fioul chargé en soufre au-delà de la norme à 0,10% qui s’applique en mer du Nord. De là, comme on l’a vu, une pollution atmosphérique beaucoup plus importante qu’en centre ville. Il déplore l’absence de tout  responsable depuis 17 ans pour traiter de ces questions alors que le nombre de 5 millions de voitures par an constitue un seuil qui doit déclencher l’intervention publique.

 

L’audition-débat a montré l’exigence et la légitimité  d’une prise en compte locale des questions de santé publique. Il faut introduire la question de la santé dans les politiques publiques, prévenir les pollutions  par la mise en place de systèmes de protection, travailler sur les déterminants environnementaux de la santé. Pour finir sur un exemple : ne pas se contenter d’encourager la pratique du vélo mais construire une offre adaptée, en termes de sécurité dans la circulation (voies spécifiques) et de sécurité sanitaire (qualité de l’air). Manifestement un gros travail pour une municipalité.

 

François Maurice

Rencontre avec Michel Peraldi – Marseille : quel avenir économique ?

Avant de parler de l’avenir économique de la ville, il faut resituer les conditions historiques dans lesquelles se pose la question aujourd’hui :

1) Marseille a été une ville mondiale, parce que son port commerçait avec le monde de façon relativement indépendante au cadre national. Avec la transformation de l’économie, de l’institution et de l’espace portuaires au début des années 60, la ville a été incorporée dans un espace temps économique national métropolitain.

Beaucoup de phénomènes socio-économiques encore « actifs » sont la conséquence de ce basculement. Le port est pour l’essentiel un port rentier, basé sur le trafic pétrolier très peu inducteur d’économies urbaines diffuses, contrairement au trafic de containers, lequel se concentre aujourd’hui par le double effet de l’évolution du transport maritime d’une part et des stratégies portuaires de l’autre. Deux routes maritimes organise le grand trafic mondial des marchandises asiatiques, l’une atlantique qui passe par Baltimore/Anvers/Rotterdam et dont Tanger est en train de devenir le terminal méditerranéen ouest, l’autre euroméditerranéenne qui passe par le canal de Suez et les terminaux est de Port Saïd, Malte, Naples, avant de remonter l’Europe par la route. Marseille et Gènes sont les grandes perdantes de cette évolution.

Aujourd’hui, Marseille reste certes le premier port français en terme de trafic global, et même le premier port méditerranéen. De justesse cependant, si l’on pense que Marseille- Fos trafique 98 millions de tonnes contre 81 pour le Havre et 59 à Valence (Espagne). Par contre Marseille a perdu de très loin l’hégémonie européenne au profit des ports nordistes : Rotterdam, Anvers et même Hambourg, qui trafiquent plus de quatre fois le volume de marchandises passant par Marseille en ce qui concerne Rotterdam (421  millions de tonnes), et plus de deux fois pour Anvers (189 millions de tonnes) et Hambourg (140). La plus spectaculaire des régressions vient cependant du trafic de containers, celui qui est jugé  le plus profitable parce que développant des effets de district (Cour des Comptes, 2011). Rotterdam par exemple, largement premier port européen en la matière trafique 10,8 millions de tonnes de containers. Marseille avec ses 0,85 en la matière est alors relégué au 17ème rang des ports méditerranéens, 27ème port européen, loin derrière Valence (Espagne), Port Saïd, Tangermed, et même à la moitié du volume trafiqué par le port du Pirée, et enfin 84ème port mondial. Seul le trafic de passagers de croisière a connu une spectaculaire augmentation dans les dix dernières années en atteignant le million de passager en 2010. Très médiatisé et valorisé par les notables locaux, annonçant une nouvelle ère économique pour le port de Marseille, cette « manne » fait débat. Economiquement d’abord, car si spectaculaire qu’il soit, ce nouveau trafic compense à peine les pertes colossales sur le trafic traditionnel de passagers vers la Corse et le Maghreb. Après avoir perdu le trafic vers le Maroc au profit de Sète, une partie du trafic vers l’Algérie au profit d’Alicante, c’est aujourd’hui le trafic vers la Corse, qui, dans la crise de la compagnie nationale SNCM, fuit désormais vers Toulon, Nice et les ports italiens.

2) Une grande partie du dynamisme économique du port, tenant à la « capillarité » des activités portuaires c’est à dire leur capacité à irradier commercialement la ville, reposait sur de l’informalité et des activités informelles, voire criminelles à certains moments de la vie locale. Cette économie informelle commercialo-portuaire a été elle aussi liquidée, après avoir été ostracisée. Cette liquidation est un drame à plusieurs personnages, dont les classes moyennes dirigeantes et leur obsession de « nettoyage » urbain du centre-ville. L’aménagement urbain pensé comme entreprise de moralisation dans un contexte de « garde à vue médiatique » de la ville est une entreprise assez prototypique du règne politique des classes moyennes. D’une façon plus générale, la « fiction » politique d’une croyance en l’action politique comme moyen exclusif d’action sur la ville est aussi représentative de l’éthos de ces catégories. On les définira comme des entrepreneurs de morale, en raison de ces deux caractéristiques.

De la gare saint Charles jusqu’au port de la Joliette, au terminal où arrivent les navires de ligne qui desservent l’Algérie et la Tunisie, s’installe ce que l’on définira comme le « grand comptoir algérien » (Tarrius, 1995, Peraldi, 2001). Grand comptoir parce que des centaines de boutiques, grossistes et détaillants, servent désormais à la fois les chalands algériens qui débarquent par milliers chaque week-end, les migrants qui viennent  de toute l’Europe en y passant pour aller aux pays chargés de cadeaux et de marchandises, et enfin, dans un rayon qui va de Toulouse à Nice, des migrants installés qui y viennent régulièrement faire du shopping.

Ce comptoir algérien occupe l’espace urbain central dans un large quadrilatère entre Vieux Port et gare Saint Charles et irradie socialement et spatialement sur tous les quartiers nord. Un exemple avec  le commerce de l’automobile d’occasion qui est un des domaines phares de ce marché. Les véhicules viennent de toute l’Europe mais particulièrement d’Allemagne et de Belgique (Gambaracci D, 2001). Elles sont réparées, parfois trafiquées, dans de multiples micro garages qui occupent une grande partie des rez-de-chaussée abandonnés du 3ème arrondissement,  les parking des cités, les impasses, les friches industrielles. Elles sont ensuite chargées de marchandises (pneus, fringues, tissus, petites pièces mécaniques) puis embarquent pour l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, et dès les années 90,  pour Abidjan ou Dakar.

Ce grand marché est informel, polyvalent et multi-dimensionnel. On y voit se faire  des fortunes à l’échelon des grossistes et des multipropriétaires de boutiques ; on y survit aussi, comme les vendeurs à la sauvette, précaires de toute sorte ; on y trouve enfin des spécialistes et des occasionnels. Les réseaux diasporiques migrants sont largement innervés par ce commerce, des banquiers informels algériens qui assurent le change entre des monnaies non convertibles aux taxis clandestins et hôteliers occasionnels, souvent anciens ouvriers à la retraite. Dans les grandes cités elles-mêmes,  les membres migrants installés des familles   assurent l’accueil et l’hébergement des touristes algériens.

Des fils de migrants se faisant convoyeurs aux retraités, « chibanis », aux femmes des cités se faisant hôtelières et cantinières, les mondes des cités sont largement mobilisés, ne serait-ce qu’occasionnellement, dans cette frénésie commerciale.

Tout repose évidemment sur la libre circulation des touristes algériens qui forment le gros de la chalandise, on en comptera jusqu’à 50 000 par semaine au début des années 80. Le marché joue aussi de la désorganisation ou de l’inexistence des marchés locaux, au Maghreb pour tout le commerce quotidien (on dit que l’Algérie des années 80, riche de son pétrole mais pauvre en infrastructures commerciales assure par ce commerce 80% de son économie vivrière), en Afrique francophone pour le commerce automobile. Notons au passage que la visibilité des mondes migrants, la vivacité de ce marché et  la diversité des publics qu’il draine, dont très peu d’acteurs pourtant à l’époque résident en permanence à Marseille, entretiennent certainement  aussi la légende de Marseille « ville cosmopolite aux centaines de nationalités ».

L’instauration du visa pour les  voyageurs algériens vers la France (1987) puis la mise en place des politiques restrictives de circulation vers l’Europe sous le régime du traité de Schengen fragilisent très vite ce commerce.  La crise algérienne et le début de la longue guerre civile qu’elle va connaître à partir de 1992 déstabilise plus sévèrement encore le Comptoir tandis que s’organise, en Europe et ailleurs, la concurrence : les ports d’Anvers  et  d’Hambourg récupèrent une partie du commerce automobile (Rosenfeld, 2013) d’autant plus facilement que les marchés de l’occasion de grosses berlines allemandes sont à portée.

Istanbul devenue le grand marché de l’ouverture après l’effondrement de l’empire soviétique, attire les « commerçants à la valise » du Maghreb, Machrek, puis de  l’Afrique (Peraldi, 2001,  Perouse, Aslam, 2003).

Le marché marseillais de Belsunce s’étiole rapidement à partir de la fin des années 90, dans une indifférence d’autant plus générale que les médias et l’opinion locale relayés par des notables politiques de tous bords se félicitent de la fin d’un dispositif marchand pour migrants en lequel ils ne voient que nuisances,  confiscation et dégradation de l’espace urbain central.

La « reconquête » commence justement lorsque le marché se fragilise. Certes, il subsiste aujourd’hui encore quelques fragments de ce marché diffus et de ses ambiances. Le Marché aux Puces de la Madrague en est certainement l’avatar le plus actif, comme le quartier Noailles où résistent les commerces alimentaires exotiques.

3) Les classes moyennes occupent dans cette ville une situation de classe dominante depuis la double dilution des bourgeoisies commerçantes/industrielles d’une part, de la classe ouvrière de l’autre, en donnant à ce terme un sens plus restrictif que celui de classe populaire.

L’Etat est dans la ville le premier employeur, très loin devant tout autre type d’entreprise, la Municipalité et les institutions locales le second. Depuis une cinquantaine d’années, de manière très stable, l’essentiel de la représentation politique est assurée dans l’ordre par les professions libérales (judiciaires surtout), les professions médicales, les enseignants. Enfin, avec presque 45% de propriétaires en secteur urbain, Marseille est la ville de France qui compte le plus de propriétaire en son centre ville.

La particularité de ces couches moyennes, leur insertion dans l’économie par l’Etat d’un côté, et la rente foncière de l’autre, fait d’elles des classes improductives. Ce n’est pas une infamie et un jugement moral, c’est le constat de leur statut économique. L’essentiel des stratégies qui dominent les politiques économiques de ceux qui représentent la domination de ces couches moyennes est une course à l’investissement public d’un côté, une tentative permanente de privilégier la rente foncière sur tout autre type de valeur et de productivité. Dans un contexte métropolitain valorisé, cette course est une inversion de la logique périphérique : dans la métropole marseillaise, contrairement à la plupart des grandes agglo, le dégradé/abandonné est au centre, les hauts prix sont en périphérie. Aujourd’hui cette dominante, ces classes moyennes que je qualifie de « rentières » sont confrontées à l’émergence d’une « classe créative », arrivée sur les décombres de la ville industrielle et les opportunités foncières qu’elle dégage, mais qui se retrouve bloquée dans son expansion d’une part, par l’obstination des « entrepreneurs de morale » à poursuivre le travail d’assainissement dont ils font un préalable au développement économique, d’autre part, par la rigidité des apartheids urbaines qui en sont la conséquence. Une classe créative cantonnée à une logique de niches.

4) La plupart des villes (y compris méditerranéennes, les villes sœurs, sauf Gènes), ont compensées la crise de restructuration des années 60-80 par une démographie qui permettait que la ville se nourrisse d’elle-même, des services à ses habitants, même pauvres. Marseille a subi le double effet d’une crise démographique et de l’absence d’un dispositif métropolitain solidaire qui aurait compensé la perte. La perte de substance démographique de la ville centre Marseille, combinée à la croissance démographique éparpillée de la métropole a fait de l’espace métropolitain un tissu distendu, non solidaire et relâché.

Une simple projection : entre 1954 et 1975 Marseille gagne 250 000 habitant, avec un taux de croissance donc de 2% par an. Si on projette ce taux de croissance, relativement lent, sur les quarante dernières années, Marseille centre devrait aujourd’hui compter 1,5 millions d’habitants.

5) A l’échelle régionalo-mondiale, Marseille participe d’un espace dans lequel le tourisme a pris la place dominante dans l’économie spatiale. Depuis la Sicile jusqu’à l’Espagne, on a assisté à une sorte de « californisation » du pourtour méditerranéen. Ca ne veut pas dire que tout est tourisme, mais que le tourisme est de toutes les combinaisons productives à partir desquelles s’organise dans cette région la production de richesse. Marseille (avec Gènes) est la dernière « place » à être rattrapée par cette vague. Qu’est-ce que l’industrie touristique ? Couplage de firmes de taille mondiale avec une force de travail réduite au statut de domesticité. Entre ces deux pôles, les conditions juridico-politique des sociétés concernées permettent le plus ou moins grand développement d’une classe de petits entrepreneurs commerciaux. En France, sauf exception (la Corse et les aberrations qu’elle autorise, soit par la puissance du débat sur l’exceptionnalité identitaire, soit par la force du capitalisme criminel), cette classe moyenne productive a une présence insignifiante dans l’économie touristique.

L’école à Marseille : indigne de la République ?

Aldo Bianchi introduit le débat en plaçant l’école au cœur des préoccupations d’une association comme Marseille et moi consacrée aux questions municipales et métropolitaines. La question de l’école commande toutes les autres, et à cet égard, la situation à Marseille, que l’on peut décrire comme un véritable apartheid scolaire, ne laisse pas d’inquiéter. Si le pacte républicain est en jeu, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille tout attendre de l’Etat et des collectivités territoriales. Les initiatives des citoyens sont nombreuses et c’est pourquoi nous avons voulu faire appel à des femmes et à des hommes de terrain et d’action pour nous en parler, pour  faire un état des lieux  et des actions engagées.

Charlotte Magri, auteure d’une récente Lettre ouverte au ministre de l’Education nationale, souligne d’abord un paradoxe : elle s’est vue décerner par la presse le titre éminent de « lanceuse d’alerte » alors même que ce qu’elle a dénoncé l’année dernière dans sa lettre au Ministère, à savoir l’état lamentable, inadmissible, de nombreuses écoles des quartiers populaires de Marseille, était connu de tous. Il a fallu l’initiative résolue d’une enseignante, d’abord soucieuse de la santé et de la sécurité de ses élèves,  pour briser un ronronnement collectif.

Charlotte Magri a retracé les étapes d’une carrière d’une dizaine d’années dans l’Education Nationale, à Perpignan puis à Marseille, dans différents quartiers de la ville. Elle a pu reconnaître l’écart flagrant entre les écoles : on ne fait pas le même travail, ici et là. Pour des raisons à la fois matérielles et humaines.  Bâti dégradé parfois menaçant pour la sécurité, absence récurrente de chauffage,  amiante  mais aussi enseignants débutants, sans formation spécifique, taux d’encadrement des Atsem (agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles) très insuffisant (1/30 pour une moyenne de 1/8 à 1/15 dans d’autres villes précisera Cyrille Trignac, directeur d’école), ce qui conduit à des classes déstructurées, des violences et des harcèlements dans les périodes de cantine. On a surtout retenu et médiatisé le côté le plus visible, le côté matériel, ceci permettant au Ministère de dégager l’essentiel de sa responsabilité (50 postes supplémentaires de remplaçants pour les quartiers nord toutefois et  5 millions d’euros pour remédier à l’incurie municipale). La Mairie  a procédé à de petits travaux visibles (peinture), dans les écoles les plus médiatisées.

Pour conclure, Charlotte Magri dénonce un déni du côté gouvernemental  et un mépris du côté municipal et appelle à réinventer une  citoyenneté pour cesser d’être simplement spectateur.

Pour examiner la situation des collèges et des lycées et les possibilités d’action individuelle et collective, était invité José Fouque, ancien Proviseur de lycée et secrétaire général de l’association Education et Devenir qui, depuis sa création en 1983, promeut la créativité et l’initiative à l’échelon local. Il souligne trois grands problèmes rencontrés par l’école et qui peuvent trouver des éléments de solution au plan local.

D’abord le problème de la mixité. Difficile de créer de la mixité dans certains collèges des quartiers de Marseille. Sa proposition : faire venir des institutions culturelles dans les écoles, créer dans les écoles des « maisons du savoir », faire des écoles des pôles de ressources ouverts, ce qui signifie aussi, comme l’avait indiqué une intervenante dans la salle « des lieux silencieux pour se concentrer ».

L’engagement des enseignants ensuite. José Fouque plaide pour un lien plus étroit des enseignants avec les élèves et leurs familles, ce qui passe par une formation développée à partir de ce qui se passe sur le terrain, par l’intégration d’enseignants venus des quartiers populaires, par l’assimilation du rôle social de l’enseignant.

Enfin la question de la réforme. Depuis 1972 les réformes (interdisciplinarité, aide personnalisée) se sont succédé et ont échoué parce qu’elles sont impossibles à décréter depuis le centre du système. Par contre,  au plan local, beaucoup de choses sont possibles, et par exemple, la mise en place d’une aide personnalisée aux élèves.

Trois « grands témoins » ont apporté leurs expériences. Pascal Pons, enseignant, militant syndical, animateur du collectif des écoles de la Castellane fondé en février 2015 à la suite des incidents violents ayant eu lieu sur place, souligne la double responsabilité, nationale et municipale, dans l’état dégradé de l’école à Marseille. Il évoque en particulier le taux d’encadrement des personnels municipaux dans les écoles élémentaires, très insuffisant à Marseille (1/60 quand il est de 1/25 dans la moyenne nationale), les problèmes de sécurité routière jamais résolus mais aussi, côté gouvernemental, les effectifs scolaires trop élevés (1/25 à la Castellane quand il faudrait 1/15), les remplacements non effectués, les enseignants spécialisés (Rased) non rétablis. Alain Bureau, ancien enseignant, membre du « collectif des écoles publiques du 3ème arrondissement », expose le contraste entre la construction de nombreux logements dans ce quartier (6000) et l’absence de projet de construction d’écoles, alors même que déjà des enfants en grand nombre (300) sont répartis dans des écoles environnantes. Enfin Sèverine Gil, présidente de l’association de parents MPE13, regrette que les parents ne soient pas suffisamment associés, sinon pour les conseils de discipline. Elle note que l’école pourrait être un lieu de rencontre, de parole, d’action dès lors qu’elle pourrait être ouverte en dehors des heures de classe. « On n’attend plus rien de l’Etat et de la Mairie, dit-elle, c’est aux parents eux-mêmes de réaliser des choses. »

Les interventions de la salle, nombreuses et passionnées, ont témoigné d’une volonté d’engagement.  Marseille et moi, en particulier par le moyen de sa commission spécialisée sur ce thème,  continuera de travailler sur cette question de l’école à Marseille, de faire connaître et coordonner les initiatives individuelles et collectives.

                                                                                                    François Maurice

Vous avez dit laïcité ? Quésaco ?

Ce vendredi 14 octobre 2016, le maire de Marseille entouré de tous ses “fidèles“ (de droite comme de gauche, réunis) inaugurait, sur le parvis de la cathédrale de La  Major, l’esplanade Jean-Paul

Sous un dôme protecteur avaient pris place le gotha de l’église catholique et romaine : un Cardinal, délégué du pape venu spécialement de Rome, un nonce apostolique, des Archevêques, et des Evêques devant lesquels Jean Claude GAUDIN a pu démontrer sa connaissance approfondie des arcanes de la curie romaine et ses liens étroits avec la Sainte Eglise Catholique de Romaine.

Le lendemain, ces belles images ont été suivies d’une autre cérémonie cette fois à la mairie  au cours de laquelle Martine VASSAL, présidente du Conseil  Départemental des Bouches-du- Rhône accordait à la ville de Marseille une généreuse subvention de 200 millions. Une importante partie de cette somme  doit être “consacrée“ à la  réfection et l’entretien des églises de Marseille comme la Major, Saint Victor etc.. (Il va falloir songer à canoniser “Monseigneur“GAUDIN de son vivant) .

Trêve de galéjades !!!  parlons sérieusement !  « Toute personne a droit à la liberté de pensée de conscience et de religion»  (article 17 de la Déclaration Universelle  des Droits de l’Homme). Ce texte permet-il au Maire d’une commune de 850 000 habitants d’exprimer régulièrement et publiquement son attachement à une religion et utiliser son pouvoir pour favoriser les mouvements et  institutions éducatives  qui professent et diffusent cette même croyance ?  Monsieur Gaudin a-t-il lu la charte de la laïcité affichée dans les écoles et lieux publics ?

Mais Il y a plus curieux encore. Lors de la dernière séance du conseil municipal, le maire a fait approuver une délibération annulant la mise à disposition moyennant finance, d’un terrain destiné à la construction d’une Grande Mosquée. Certes, ce serpent de mer devait trouver une issue et les responsabilités de cet échec sont partagées. On ne peut cependant s’interroger sur la proximité de ces deux évènements qui méritent quelques questions.

Dans les “milieux bien informés“ ont affirme qu’il y aurait 250 000 marseillais musulmans !!! Et combien de catholiques ?, de protestants ?, d’évangéliste ?, de juifs ?, d’orthodoxes ?, de Bouddhistes ?,  et pourquoi pas combien de “sans religion“ ? etc.. Ce dénombrement incomplet est à la fois dangereux et illégal et peut créer une nouvelle fracture entre les marseillais.

Quels que soient les chiffres, il apparaît manifeste que la politique municipale favorise ouvertement ceux des marseillais qui sont censés appartenir à la religion catholique au détriment de  ceux qui sont étiquetés musulmans en fonction de leurs apparences ou de leurs origines. Ces derniers qu’ils soient croyants pratiquants ou non-croyants peuvent, à juste titre  se considérer comme discriminés.

Les dramatiques évènements qui, aujourd’hui, secouent le monde et n’épargnent ni la France ni les Marseillais, devraient inciter les responsables de cette ville à plus de lucidité et de respect des règles de la laïcité. L’irresponsable amalgame trop largement répandu entre “musulman-islamiste-terroriste“ ne fait qu’aggraver les tensions et les peurs. Le rassemblement autour du maire des “représentants“ des cultes à travers Marseille Espérance ne saurait servir de caution.

Peut-être pourrions-nous suggérer à Jean Claude Gaudin et à ceux qui l’entourent de lire attentivement le lucide et courageux interview de Mgr. Georges PONTIER paru dans le journal le Monde en date du 14 octobre 2016. Ce prélat respecté, archevêque de Marseille et Président de la Conférence des Evêques de France nous dit : Nous sommes devenus pluriculturels et il nous faut réussir  avec ce que nous avons de meilleur, qui est contenu dans les mots “égalité, liberté, fraternité“ Ces trois mots sont une chance pour notre pays et pour la transmission d’une capacité à vivre ensemble, à faire aimer ce pays “. A lire également, La déclaration solennelle des Evêques France qui interpelle tout spécialement les responsables politiques de ce pays : «La laïcité de l’Etat est un cadre juridique qui doit permettre à tous, croyants de toutes religions, et non-croyants de vivre ensemble ».

Il serait pour le moins utile que ceux qui dirigent cette ville et son premier magistrat lisent ces propos attentivement ces sages recommandations et les mettent  en pratique  sans délai.

Alain FOUREST