Marseille et le destin commun

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« La France n’est pas une juxtaposition de communautés, la France, c’est un destin commun ». Premier à l’agrégation d’Histoire, premier à l’Ena, Laurent Wauquiez ne veut pas être le dernier à s’approprier les concepts qui courent désormais, de l’extrême-droite à la droite la plus conservatrice. Le maire du Puy en Velay, depuis le Mont Mézenc, où quelque chemin menait sans doute à Compostelle, a lancé sa croisade à la fin de l’été, pour reconquérir les terres dévastées de son camp politique. A défaut de regarder la réalité en face, il dessine une trajectoire qui passe par l’horizon incertain d’une France une et indivisible. A Marseille, ses supporters applaudissent, quand une majorité, de ceux qui appartiennent encore à ce qui fut un parti dominant, se tait.

La cité phocéenne résume « à merveille » (l’expression n’a pas son envers) la complexité du moment, soit la coexistence pacifique, mais fragile et chargée de menaces, de différentes communautés et autant de confessions. Le sénateur-maire, Jean-Claude Gaudin, a estimé prestement en s’installant dans le fauteuil de Gaston Defferre, que l’instance – Marseille espérance – mise en place par feu son prédécesseur, le professeur Robert P. Vigouroux, au cours de la première guerre du Golfe (1990), pouvait être encore un rempart suffisant pour endiguer les assauts radicaux. Si Dieu le veut serait-on tenté d’écrire aujourd’hui, sans risquer le blasphème. La posture leibnitzienne peut-elle se passer, pour autant, d’une nécessaire actualisation des données ?

Les attentats de Catalogne ont rappelé cruellement à la vigilance. Sans basculer dans l’alarmisme, Marseille ressemble sur bien des points à sa grande voisine méditerranéenne. De l’autre côté des Pyrénées nombreux sont les observateurs qui avouent, encore aujourd’hui, qu’ils n’avaient rien vu venir.

La cité phocéenne a fêté, au tournant des XXème et XXIème siècles, ses 2600 ans. Elle a ainsi rappelé au monde ses racines grecques. Un arbre d’acier, près du Parc du XXVIème centenaire, dédié à cette date, rappelle la puissance de cet enracinement. Des milliers de signatures de Marseillais attestent, à ses pieds, de la diversité des fruits qu’il porte aujourd’hui. Cette bienveillance, voulue par la municipalité, était nécessaire mais ô combien insuffisante.

N’en doutons pas la clé pour comprendre ce territoire passe d’abord par la capacité à accepter la complexité pour appréhender Marseille.

Depuis le temps où des marins et des marchands ont découvert la calanque du Lacydon, les vagues d’immigrations – Les Migrances selon la belle expression d’Emile Témime –  n’ont jamais cessé, aboutissant à ce que d’aucuns qualifient de melting-pot, quand d’autres évoquent un « improbable enchevêtrement », culturel et cultuel.  Marseille, carrefour de tant d’espoirs et de désespoirs, aura au fil du temps accueilli et même assimilé, venant des quatre points cardinaux, les hommes et les femmes qui n’ont cessé de l’enrichir. L’Europe, l’Asie, l’Afrique, s’y sont déversées depuis deux siècles. « N’importe qui de n’importe quelle couleur pouvait descendre d’un bateau » s’enthousiasmait l’écrivain Jean-Claude Izzo et même, poursuivait-il, « se fondre dans le flot des autres hommes ». Un bel esprit que ce magistral auteur de polar.

Cette vision généreuse et fraternelle n’empêche pas les faits d’être têtus. Le fracas des attentats et de la guerre ne fait qu’un désormais, et il faudrait être sourd pour ne pas percevoir l’orage qui gronde. A Marseille, comme à Barcelone, on a trop longtemps ignoré une population et une confession que l’on se complaisait à considérer comme « invisibles » et « inaudibles ». L’historien Jean-Louis Planche parlait d’un « racisme de cohabitation et de voisinage ». Ces Africains du Nord, venus en masse, à l’aune des années 50 prospères, industrieuses et dévoreuses de main d’œuvre, n’avaient aux yeux de ceux qui les toléraient ici, dans les quartiers pauvres, qu’une identité au rabais, et une couleur improbable. Certains Marseillais parlaient même des « gris ». Leur culture, leurs mœurs, leur confession, leur vie étaient ignorés, volontairement ou mécaniquement par la majorité. Quelques élus s’y sont immergés pour, le temps d’une élection, faire razzia de misérables voix, troquées contre quelques promesses. Après tout d’autres communautés – Italiens, Arméniens, Sépharades – avaient connu le même sort en sauvegardant leurs traditions, leurs différences, leur identité, avant de se fondre dans la ville.

Mais l’Islam des caves ou des garages a du coup prospérer sans, étrangement, déborder pour autant sur l’agora. Aujourd’hui les langues se délient et quelques témoignages parfois mal identifiés rompent le silence. Lors des manifestations de l’après-Charlie le silence assourdissant des musulmans de Marseille aurait dû nous alerter, autant que le tintamarre abject des 8 000 spectateurs du Dôme lors du passage récent de Dieudonné.

Depuis des décennies, on ne concevait ces hommes et ces femmes qu’à genoux. Ils furent de facto condamnés à la seule prière et cela ne dérangeait personne. A force de se taire, ils ont fini par n’entendre qu’une seule voix et ils n’acceptent pas qu’on la conteste ou qu’on la caricature. Ecartés d’un « destin commun », ils se sont résignés à construire le leur ou à espérer un ailleurs merveilleux. Pour n’avoir pas su leur tendre la main, nous sommes condamnés à faire le premier pas vers eux. Ici et maintenant.

Hervé Nedelec

 

 

 

Vous avez dit laïcité ? Quésaco ?

Ce vendredi 14 octobre 2016, le maire de Marseille entouré de tous ses “fidèles“ (de droite comme de gauche, réunis) inaugurait, sur le parvis de la cathédrale de La  Major, l’esplanade Jean-Paul

Sous un dôme protecteur avaient pris place le gotha de l’église catholique et romaine : un Cardinal, délégué du pape venu spécialement de Rome, un nonce apostolique, des Archevêques, et des Evêques devant lesquels Jean Claude GAUDIN a pu démontrer sa connaissance approfondie des arcanes de la curie romaine et ses liens étroits avec la Sainte Eglise Catholique de Romaine.

Le lendemain, ces belles images ont été suivies d’une autre cérémonie cette fois à la mairie  au cours de laquelle Martine VASSAL, présidente du Conseil  Départemental des Bouches-du- Rhône accordait à la ville de Marseille une généreuse subvention de 200 millions. Une importante partie de cette somme  doit être “consacrée“ à la  réfection et l’entretien des églises de Marseille comme la Major, Saint Victor etc.. (Il va falloir songer à canoniser “Monseigneur“GAUDIN de son vivant) .

Trêve de galéjades !!!  parlons sérieusement !  « Toute personne a droit à la liberté de pensée de conscience et de religion»  (article 17 de la Déclaration Universelle  des Droits de l’Homme). Ce texte permet-il au Maire d’une commune de 850 000 habitants d’exprimer régulièrement et publiquement son attachement à une religion et utiliser son pouvoir pour favoriser les mouvements et  institutions éducatives  qui professent et diffusent cette même croyance ?  Monsieur Gaudin a-t-il lu la charte de la laïcité affichée dans les écoles et lieux publics ?

Mais Il y a plus curieux encore. Lors de la dernière séance du conseil municipal, le maire a fait approuver une délibération annulant la mise à disposition moyennant finance, d’un terrain destiné à la construction d’une Grande Mosquée. Certes, ce serpent de mer devait trouver une issue et les responsabilités de cet échec sont partagées. On ne peut cependant s’interroger sur la proximité de ces deux évènements qui méritent quelques questions.

Dans les “milieux bien informés“ ont affirme qu’il y aurait 250 000 marseillais musulmans !!! Et combien de catholiques ?, de protestants ?, d’évangéliste ?, de juifs ?, d’orthodoxes ?, de Bouddhistes ?,  et pourquoi pas combien de “sans religion“ ? etc.. Ce dénombrement incomplet est à la fois dangereux et illégal et peut créer une nouvelle fracture entre les marseillais.

Quels que soient les chiffres, il apparaît manifeste que la politique municipale favorise ouvertement ceux des marseillais qui sont censés appartenir à la religion catholique au détriment de  ceux qui sont étiquetés musulmans en fonction de leurs apparences ou de leurs origines. Ces derniers qu’ils soient croyants pratiquants ou non-croyants peuvent, à juste titre  se considérer comme discriminés.

Les dramatiques évènements qui, aujourd’hui, secouent le monde et n’épargnent ni la France ni les Marseillais, devraient inciter les responsables de cette ville à plus de lucidité et de respect des règles de la laïcité. L’irresponsable amalgame trop largement répandu entre “musulman-islamiste-terroriste“ ne fait qu’aggraver les tensions et les peurs. Le rassemblement autour du maire des “représentants“ des cultes à travers Marseille Espérance ne saurait servir de caution.

Peut-être pourrions-nous suggérer à Jean Claude Gaudin et à ceux qui l’entourent de lire attentivement le lucide et courageux interview de Mgr. Georges PONTIER paru dans le journal le Monde en date du 14 octobre 2016. Ce prélat respecté, archevêque de Marseille et Président de la Conférence des Evêques de France nous dit : Nous sommes devenus pluriculturels et il nous faut réussir  avec ce que nous avons de meilleur, qui est contenu dans les mots “égalité, liberté, fraternité“ Ces trois mots sont une chance pour notre pays et pour la transmission d’une capacité à vivre ensemble, à faire aimer ce pays “. A lire également, La déclaration solennelle des Evêques France qui interpelle tout spécialement les responsables politiques de ce pays : «La laïcité de l’Etat est un cadre juridique qui doit permettre à tous, croyants de toutes religions, et non-croyants de vivre ensemble ».

Il serait pour le moins utile que ceux qui dirigent cette ville et son premier magistrat lisent ces propos attentivement ces sages recommandations et les mettent  en pratique  sans délai.

Alain FOUREST