Laurent Mucchielli refait le film de la vidéo-surveillance

Directeur de recherche au CNRS, Laurent Mucchielli, qui enseigne la sociologie de la délinquance à l’université d’Aix-Marseille, est venu bousculer une idée reçue – ou manipulée – qui fait de la vidéo-surveillance le nec plus ultra de la lutte contre la délinquance. Les membres de « Marseille et moi » étaient, ce mercredi 14 mars, d’autant plus attentifs à ses propos, que nombre d’entre eux vivent dans des quartiers où les actuels dirigeants marseillais ont installé ces yeux électroniques. Ils sont censés remplacer l’injonction du crieur public disparu, demandant naguère, en mouchant quelques réverbères, « aux braves gens » de « dormir tranquille ».

Le chercheur a mené pour étayer son impeccable démonstration une longue enquête à Marseille, dans d’autres villes ou villages. Il a comparé, bien évidemment, pour dénoncer ces « écrans de fumée », l’investissement souvent très lourd consenti par les collectivités et les effets supposés dans la lutte contre les crimes et délits.

On s’amusera, comme il l’a fait ce soir-là à La Boate, de ces villages quasi dépeuplés – il cite Baudinard-sur-Verdon – où les édiles ont osé installer, sans craindre le ridicule, une floppée de caméras pour une poignée d’habitants : à Baudinard 13 pour 156 habitants. On imagine aisément l’ambiance de suspicion qui règne dans les chaumières.

A une autre échelle, Laurent Mucchielli porte sa plume dans la plaie, avec Mega City une ville qui ressemble, avec ses 860 000 habitants, à s’y méprendre, à Marseille. Au passage, il balaie d’un revers de chiffre, la mauvaise réputation de la ville portuaire. Elle s’appuie sur des données de la délinquance quantitativement élevées, mais absolument pas exceptionnelles, comme souhaiteraient en attester certains tenants du tout sécuritaire. En 2016, ce ne sont pas moins de 816 caméras qui sont implantées dans la ville qui, le précise l’universitaire, s’est résolue, avec retard, à mettre en place ce système de surveillance. Il cite du coup Nice, pionnier dans le domaine, et l’imprudence de son maire Christian Estrosi qui, après les attentats de 2015 à Paris, avait osé affirmer que « sa vidéo-surveillance » aurait évité le pire. Hélas, le 14 juillet 2016 devait lui apporter un démenti cinglant. Pour Mega City, les chiffres de l’enquête du chercheur son criants de vérité. Au mieux ce sont 1,5% des 55 000 infractions constatées par la police qui ont été élucidés. En revanche les chiffres font un bond, lorsqu’on utilise « big brother » comme outil de répression des automobilistes et deux roues.

Mucchielli parachève sa brillante et difficilement discutable démonstration, en abordant la question des investissements nécessaires pour tisser, au-dessus des 111 villages de Mega City, la toile des 1000 caméras prévues dans un plan initial. Ce seul investissement en matériel représente 16 millions d’Euros. Certes l’Etat et le conseil départemental ont apporté leur contribution pour plus de 50%, mais la ville, pour faire fonctionner cette machine à surveiller, doit aussi immobiliser du personnel. Ce poste d’observation est du coup budgétivore puisque la ville lui affecte 7 millions d’Euros l’an. Mucchielli se permet d’avancer que ces policiers municipaux, rivés aux écrans, seraient sans doute plus utiles en patrouille dans la rue.

On l’aura compris et, c’est la thèse développée par notre enquêteur, la vidéo-surveillance est – c’est le cas de le dire – très télégénique en terme de communication. Il est difficile de démontrer qu’elle participe efficacement à la lutte contre la délinquance quotidienne. Elle est sans doute plus utile à ses concepteurs et les entreprises qui la diffusent dont les profits son exponentiels. Le mérite du travail et du livre (« Vous êtes filmés » chez Armand Colin) de Laurent Mucchielli est d’apporter des éléments objectifs, pour contrer les « y a qu’à » du discours sécuritaire. On le sait depuis longtemps le sentiment d’insécurité est plus puissant que la réalité de l’insécurité. C’est à partir de ce constat qu’ont prospéré les marchands d’illusion.

En préambule de cette conférence, le président de « Marseille et Moi », Aldo Bianchi, a rappelé la nécessité pour l’association de peser dans le débat actuel sur la métropole. Pour ce faire, un appel a été conçu et nous comptons sur le soutien et les signatures du plus grand nombre.

 

Fantasmes et réalité de la délinquance à Marseille

Pour démêler le vrai du faux sur un sujet sensible à Marseille, nous recevons un praticien, Benoît Vandermaesen, longtemps  vice-procureur à Marseille,  et un observateur, Laurent Mucchielli, sociologue et fondateur de l’Observatoire Régional de la Délinquance et des Contextes Sociaux. En arrière-fond, comme l’explique Aldo Bianchi  en introduction, comment vit-on aujourd’hui à Marseille ? Marseille fait-elle encore  figure d’exception en France ? Le sentiment d’insécurité paraît avoir reculé. La délinquance a-t-elle été contenue ? Les juges sanctionnent-ils ici plus sévèrement qu’ailleurs ?

Pour examiner correctement cet objet, il convient d’abord, de ne pas confondre fantasme et fausseté, imaginaire et irréel. L’imaginaire est une réalité, très forte à Marseille, sans doute plus qu’ailleurs. Le grand banditisme y touche à la légende. Mais précisément, explique Laurent Mucchielli, cet imaginaire possède une puissance effective qui s’exerce sur le réel. On ne se comporte pas de la même façon sous son emprise,  et c’est vrai des policiers comme des juges, avec  des effets en cascade sur le comportement des habitants.

Laurent Mucchielli ajoute que l’exception marseillaise ne peut  cependant être réduite à  cette part d’imaginaire. Il y a, depuis la fin du dix-neuvième siècle une histoire particulière du banditisme à Marseille, marquée par la place centrale de la ville-port dans le trafic des stupéfiants. Trois grandes étapes : l’importation de l’opium d’Indochine,  l’époque de l’héroïne, enfin aujourd’hui le trafic du cannabis venu du Maroc. Laurent Mucchielli souligne une autre spécificité de Marseille : la forte présence de la pauvreté et des inégalités au cœur même de la ville. C’est à l’intérieur de la ville qu’on retrouve des clivages aussi forts que ceux qu’on peut observer entre Paris et sa banlieue. Avec des effets sur la délinquance sur la voie publique, petite et moyenne ainsi que sur la délinquance relative aux stupéfiants : la consommation de masse du cannabis suscite le besoin d’une main d’œuvre importante pour la distribution, main d’œuvre disponible dans les quartiers nord et centre de la ville.

Et malgré tout cela, Marseille ne se distingue pas franchement des autres métropoles françaises, contrairement à la représentation largement répandue qui la situe volontiers dans des contrées exotiques, Chicago, le Bronx, Bogota… Les enquêtes de victimation ne font pas apparaître une exception marseillaise. Comme dans toutes les villes, les gens se plaignent d’abord des incivilités : l’agressivité verbale semble consubstantielle à la vie urbaine moderne. Puis des atteintes aux biens, là encore de manière comparable à toutes les autres grandes villes. Il apparaît ici ou là des spécificités mais qui ne suffisent pas à faire de Marseille une exception. En particulier, l’opinion répandue que les  violences physiques y sont plus nombreuses qu’ailleurs est erronée.

Laurent Mucchielli souligne, pour conclure, un dernier point spécifique : le contexte de pauvreté, qui ne concerne pas seulement la population mais aussi les institutions, la Justice, la police, l’école. Avec cependant quelques points forts à noter, comme la prévention spécialisée.

Une première discussion s’engage, en particulier sur le lien pauvreté-délinquance qu’une intervenante demande de ne pas occulter sans oublier bien entendu le champ étendu de la délinquance « en col blanc ». Elle permet, à travers une comparaison avec Nice de préciser les données : pas plus d’incivilités qu’à Nice, qui semblent donc en effet plus liées à la vie urbaine contemporaine qu’aux inégalités. Par contre, le haut niveau des vols et cambriolages peut être corrélé à la pauvreté. Enfin, on peut penser que le trafic de cannabis « aspire » la délinquance.

Benoît Vandermaesen partage avec l’orateur précédent le souci d’établir la réalité de la délinquance parfois occultée par des statistiques discutables, par exemple les statistiques judiciaires, souvent biaisées. L’institution veut une réponse pénale à tout acte de délinquance (taux de réponse pénale près de 92%) mais ignore la masse importante des victimes qui n’ont pas porté plainte. Il faut aboutir à tout prix, ce qui peut nourrir le sentiment d’insécurité. Aboutir à tout prix, c’est refuser l’indicateur « infraction insuffisamment caractérisée », c’est privilégier les affaires que l’on peut régler rapidement et qui compteront autant, au plan du chiffre, qu’une affaire longue à établir. C’est encore, en prétendant répondre au sentiment d’insécurité, préférer  les comparutions immédiates et céder à l’illusion du choc carcéral qui a en réalité un effet destructeur. On comprend bien dès lors en quel sens on peut dire que  la Justice sanctionne plus facilement les pauvres. Les effectifs sont mesurés en fonction du nombre d’affaires traitées, il faut donc aller au plus court.

C’est pourquoi, nous dit l’ancien vice-procureur à Marseille, les travaux sociologiques sont tout-à-fait nécessaires, pour établir la réalité de la délinquance comme pour examiner le lien pauvreté-délinquance.  Il ne rejoint pas cependant complètement les conclusions de Laurent Mucchielli. Il existe une spécificité de la juridiction marseillaise : ville normale certes mais toujours un peu au-dessus des chiffres des autres métropoles et très nettement au-dessus pour ce qui est des affaires relatives aux stupéfiants. Ce qui induit une surpopulation carcérale caractérisée (3 par cellule aux Baumettes). La main de l’institution y est plus lourde qu’ailleurs : la moyenne des condamnations(prononcées à Marseille)s’élève à 14 mois (d’emprisonnement)  quand elle est de 9 mois dans des juridictions comparables.

Dans la discussion, Laurent Lhardit formule la question récurrente : ce différentiel dans les condamnations est-il dû à la plus grande sévérité des juges à Marseille ou bien à la plus grande gravité des délits ? Question laissée ouverte, aux travaux des sociologues, comme à la pratique des magistrats, qui serait peut-être en train de changer, nous dit Benoît Vandermaesen. Christine Bartoloméi précise que le taux d’incarcération des mineurs est plus élevé à Marseille que dans les autres grandes villes de France comparables. On peut constater une répression plus forte qu’ailleurs. L’observation de la délinquance reste un travail essentiel à pousuivre, en vue des échéances politiques à venir.

                                                                                                                                                                                                                                                                                        François Maurice

 

 

La justice en débat

Pour répondre aux questions que se posent les citoyens sur la Justice, Marseille et moi a invité deux experts de l’institution,   Christine Bartolomeï  et Jean-Pierre Deschamps. Comme l’a rappelé Aldo Bianchi dans sa présentation de l’audition-débat, la Justice est sur la place publique, plus particulièrement ces dernières années, suscitant de multiples interrogations sur son fonctionnement, son indépendance, son efficacité et enfin sur l’égalité de traitement des justiciables. Mais que vaut le traitement politico-médiatique  des affaires judiciaires ? Il était nécessaire, pour éclairer les citoyens que nous sommes, pour dépasser l’instrumentalisation médiatique et politique de la question, d’auditionner des praticiens et de débattre avec eux.  Si la Justice, comme il a été dit dans la réunion, est trop souvent le fonds de commerce de certaines politiques, il revient à une association comme la nôtre de rétablir les faits  pour permettre un débat informé et pertinent.

Christine Bartolomeï, ancienne présidente du tribunal pour enfants de Marseille, a d’emblée rectifié une image déformée de la Justice.  La fortune médiatique de certaines affaires pénales rejette dans l’ombre le travail des juges en matière civile. Travail considérable en quantité (deux fois plus d’affaires traitées qu’au pénal) et en qualité : c’est une Justice de proximité, accessible à tous, traitant les justiciables de manière parfaitement égale.  Cette  Justice, ignorée, manque de moyens et agit donc trop lentement.  Mais le travail des juges n’est pas seulement méconnu. On passe ici au pénal qui concentre l’attention de tous. Il est aussi  déconsidéré,  disqualifié, pas seulement par le traitement médiatique de certaines affaires mais aussi par l’intervention directe du politique. Chacun a en mémoire les propos fracassants de Nicolas Sarkozy à l’encontre des juges, mais l’autorité des juges a été affaiblie de manière plus essentielle par les dispositifs législatifs répressifs qui ont fleuri pendant le quinquennat précédent, limitant leur pouvoir  (par exemple l’institution de peines plancher).

C’est dans ce tableau qu’il faut poser les deux questions essentielles de l’indépendance de la Justice et de l’égalité des justiciables.

L’indépendance paraît mieux garantie depuis que les instructions ministérielles sont limitées à la politique pénale en général, à l’exclusion de toute intervention dans une affaire particulière. Cependant la carrière des magistrats du Parquet est trop dépendante du pouvoir politique. Les magistrats du siège, eux-mêmes,  protégés par les conditions de leur nomination (Conseil supérieur de la magistrature) et leur inamovibilité, sont plus indépendants , surtout s’ils renoncent à faire carrière.

Le traitement des justiciables est-il équitable ?  La justice est-elle trop sévère (on met parfois en cause les juges d’instruction) ou au contraire excessivement laxiste ? Les relaxes prononcées après procès n’invalident pas le travail du juge d’instruction : c’est le caractère d’une justice authentique que de donner lieu à un débat contradictoire. Par contre le taux de relaxe peut indiquer un dysfonctionnement : il est de 5% en Assises, 9% en Correctionnelle mais grimpe à 28% pour les affaires économico-financières. Les infractions économiques ne représentent qu’un très faible pourcentage des infractions poursuivies : 0,2% pour la fraude fiscale, par exemple ou bien 0,04% pour la corruption de fonctionnaires. Inversement, les plus démunis sont surreprésentés dans les prisons. Christine Bartolomeï  pointe ici l’effet de mécanismes  procéduraux défavorables auxquels les plus démunis sont exposés. Par exemple la procédure de comparution immédiate en correctionnelle, permise maintenant pour les affaires encourant une peine jusqu’à 20 ans de détention, conduit à un taux d’emprisonnement (ferme  notamment) bien supérieur  à celui que connaissent les affaires jugées selon la procédure ordinaire.

 Jean-Pierre Deschamps, ancien président de la Cour d’Assises d’Aix-en-Provence, tient à souligner aussi l’importance de la justice civile et, pour ce qui est du pénal, le contraste entre le délai de règlement des affaires en comparution immédiate (qui se compte en nombre de jours) et celui des affaires en procédure longue (moyenne : 3 ans et 8 mois).

S’agissant de l’indépendance de la Justice, Jean-Pierre Deschamps estime que la question se pose plutôt dans le rapport à l’opinion publique, à la manipulation médiatique de l’émotion,  que dans le rapport au pouvoir politique.  Mais son travail avec des non-magistrats, au tribunal des mineurs avec des assesseurs, en cour d’Assises avec des jurés, lui a montré la capacité de résistance aux pressions de l’opinion.  Il ya là une véritable garantie d’indépendance.

Sur l’égalité de traitement, l’expression d’ « apartheid judiciaire » lui paraît excessive au regard des situations historiques qui ont connu un tel régime. Cependant l’exemple des tribunaux pour enfants montre que le juge intervient plus souvent dans les milieux défavorisés. Par contre, on peut observer, en cour d’Assises, que le crime traverse toutes les couches sociales.

Les interventions venant  de la salle ont été très nombreuses, balayant l’ensemble des questions judiciaires et permettant de faire le tri entre ce qui marche, à l’opposé des clichés : par exemple la relaxe comme signe de bonne santé de la Justice quand son taux n’est pas disproportionné,  ou encore la réparation pénale qui protège de nombreux jeunes de la détention et permet d’éviter la récidive  et ce qui ne marche pas, là encore à l’opposé de certains clichés, comme l’état déplorable des prisons, les conditions d’incarcération  ou encore le rôle parfois discrétionnaire du Parquet.

                                                                                                               François Maurice