Pouvons nous dire que nous ne savions pas ?

IMG_0055Est-il possible de dire que nous avons été surpris par ce terrible drame ? Pouvons nous dire que nous ne savions pas ? J’ai le sentiment que « tout le monde » savait mais que personne ne voulait vraiment voir.

Bien sur, je ne savais pas dans quel était l’état réel des immeubles qui se sont effondrés et de ceux des alentours mais je savais que des gens y vivaient dans des conditions insalubres voire dangereuses et ce dans l’indifférence quasi-générale des Marseillais. Je vivais avec, je n’étais pas vraiment concerné, c’était loin de chez moi et de mon confort.

Le 5 Novembre 2018, tout a basculé. D’abord, il ne faut pas l’oublier, il y a eu 8 victimes: Simona, une étudiante italienne de 30 ans, Niasse, un Sénégalais de 26 ans, Fabien, un artiste-peintre de 54 ans, Ouloume, une mère de famille de 55 ans, Chérif, un Algérien de 36 ans, Taher, un Tunisien de 58 ans, Marie-Emmanuelle, une femme de 55 ans et Julien, un homme de 30 ans. Ça a basculé pour l’immense majorité des Marseillais qui ont été surpris et choqués.

Je ne peux plus me cacher la vérité et j’ai honte pour ma ville. J’en ai assez que tout ce qui s’y passe soit si négatif et que ça s’y passe dans l’indifférence complice des autorités et des citoyens. J’ai honte de ce que nous ne faisons pas. J’en ai assez de ce que je ne fais pas.

Car enfin, comment ai-je pu vivre avec cette scandaleuse situation en plein centre ville ? Maintenant c’est impossible de faire comme si l’on ne savait pas qu’il y a d’autres situations tout aussi graves ailleurs dans Marseille ?  Toutes, où qu’elles se trouvent dans Marseille doivent être éradiquées très vite dans le respect des habitants.  Je veux aussi m’intéresser beaucoup plus à ces quartiers : en centre-ville,  dans les quartiers nord et d’autres s’il y en a, dire haut et fort que ça n’est plus tolérable, être plus présent physiquement dans ces endroits afin de mieux les connaître, de ne pas les oublier et de contribuer à les faire évoluer.

Cette situation est-elle la conséquence d’une politique délibérée de gentrification des quartiers définie par la municipalité? C’est possible et si c’est le cas ce serait inacceptable car elle aura couté 8 vies et ces vies ne sont pas des numéros. Ce sont des hommes et des femmes dont les visages et les noms hanteront longtemps ceux qui sont les responsables de ce drame. Est-elle aussi la conséquence de l’incurie des autorités, au premier plan des quelles le maire et la mairie? C’est possible aussi et c’est tout aussi inacceptable au vu de ces conséquences dramatiques. Ça les disqualifie pour longtemps.

Une fois la crise avérée, les autorités auraient du la gérer correctement. Cela n’a pas été le cas et ça ne l’est toujours pas. Ça frise l’amateurisme et ça sent la panique sinon le mépris. Heureusement des associations et des ONG font un travail remarquable mais il n’est pas possible de leur laisser faire seules la plus grande partie du travail. Il est urgent que les personnes qui ont été expulsées de leurs logements soient bien relogées, d’utiliser tout l’arsenal législatif existant et de prendre toutes les initiatives possibles pour le faire en accord avec elles.  Il faudra aussi mettre fin aux loyers scandaleux demandés à des personnes en situations de faiblesse par des propriétaires peu scrupuleux.

Mais il n’est pas question que l’affaire s’en arrête là. Il faut aussi dès maintenant, c’est à dire sans attendre la prochaine campagne des élections municipales de 2020, élaborer une vraie politique du logement dans Marseille et la métropole.  Cette politique devra respecter les habitants et être élaborée en les consultant. Il s’agit de restaurer la dignité des logements et des quartiers concernés. A ce titre, le permis de louer semble un bon outil qui semble avoir fait ses preuves ailleurs. Le problème ne pourra pas être le budget. Si c’est nécessaire, l’argent sera pris dans d’autres lignes budgétaires, là où il est moins nécessaire (subventions aux clubs ou associations déjà fort riches, travaux moins importants ou de confort en ville, train de vie des collectivités, etc …).

Faisons de ce drame horrible une opportunité afin que Simona, Niasse, Fabien, Ouloume, Cherif, Taher, Marie-Emmanuelle et Julien ne soient pas morts pour rien et qu’il n’y en ait pas d’autres.

Alain Brunello

Fermer les yeux mais rester allumé

Oui, le 5 novembre 2018 a bien eu lieu. 8 personnes décédées n’auront pourtant pas suffi à faire (ré)agir les responsables politiques municipaux. Si le silence et la fausse compassion des premiers instants furent assourdissants, leur inaction n’en est pas moins effroyable.

Aujourd’hui, alors que près de 2000 personnes sont à la rue, une majorité d’élu(e)s supposée représenter les Marseillais voudrait nous faire croire que tout va bien. Les délogés sont heureux, bien nourris et se déplacent facilement. Ils jouissent d’un quotidien de vie très agréable et peuvent dire « merci ».

Bien sûr, ceux qui pensent que non, tout va mal, rien n’évolue dans le bon sens, ne sont qu’une minorité cherchant à prendre le pouvoir. Ceux-là même qui se réveillent en observant que la politique de rénovation urbaine du centre-ville de Marseille n’est pas une priorité. La promotion immobilière demeure reine en sa ville. Les notables continuent aisément à se répartir le gâteau. Les bougies restent grand allumées. Le feu n’est pas près de s’éteindre à Marseille.

Eva Talha

Prochaine Audition-Débat organisé par Marseille et moi

«Marseille et Moi» a le plaisir de vous informer que sa prochaine Audition débat sur «L’Urbanisme à Marseille» est prévue le 6 mars 2019 à 18h30 au théâtre de l’œuvre à Marseille et vous remercie de réserver cette date dans vos agendas.

Nous vous attendons nombreux au 1 Rue Mission de France 13001 Marseille (Tramway Noailles  ou Canebière Garibaldi; Métro Noailles).

Aldo Bianchi Président de Marseille et moi

Marseille sans toi(t).

Un trou béant dans l’alignement des façades, des contreforts barrant  les trottoirs, des rues interdites à la circulation et, à deux pas de la rue d’Aubagne, la plus grande place publique de la ville, la si bien nommée Plaine, disparaissant derrière des murs en béton pour protéger la réalisation de travaux d’aménagement contestés. Des affiches ont immédiatement  opéré un rapprochement  soulignant l’ampleur des fonds alloués au réaménagement contesté de la Plaine, comparée à l’état d’abandon des logements de Noailles.  Pourquoi rapprocher ces événements, au-delà de leur proximité spatiale et temporelle ?

Les maisons, les rues, les places, forment un ensemble qui s’appelle une ville. Le logement, fût-il privé, n’est pas plus dissociable de la rue que chacun d’entre nous ne l’est de la ville où il vit, qu’il habite (et qui l’habite).  Cette relation d’habitation est au coeur de la démarche de notre association. Elle est indiquée  dans son nom, Marseille et moi qui ne marque pas une juxtaposition mais une profonde intrication.

La ville délimite et articule des espaces privés et des espaces publics. Un toit pour abriter sa vie, des murs pour se retirer du regard, et la rue, la place pour se déplacer et se voir, être vu et se rencontrer. Subitement, en ces jours sombres de novembre cet ordre de l’urbanité s’est renversé sous nos yeux, produisant un double malaise. Celui de voir l’intérieur des maisons effondrées, de voir ce qu’il restait d’intimité abritée, bribes de papier peint, vestiges d’un dedans maintenant retourné comme un gant,  exposé sans vergogne.  Invisibilité violée et vie anéantie  par cela même qui devait la protéger. Malaise inverse sur la Plaine, celui de ne plus voir, de ne plus voir au loin, d’être empêché de voir. L’horizon habituel de ces lieux largement ouverts  à tous est obturé  par ces murs en béton érigés en toute hâte. Le regard vient douloureusement s’y briser. Visibilité détruite et vie commune empêchée.

La place publique emmurée et, à côté, les maisons éventrées sont également désertes et désolées. J’éprouve, en parcourant ces rues ces jours-là, le sentiment d’une ville devenue incapable de fournir les conditions élémentaires d’une habitation humaine, le toit d’une maison et la place d’une rencontre : Marseille, sans toit ni toi.

C’est la vocation de notre association  que  de contribuer à reconstruire ce lien entre Marseille et chacun, pour retrouver le sens de l’habitation urbaine dans notre ville. Il ne s’agit rien moins que de ménager les conditions d’une vie humaine, digne et libre.

François Maurice

Passant qui passe

Passant qui remonte la rue de Lodi pour aborder le «plateau» de Marseille. Cette Colline composite qui réunit les villages de Noailles, de jean Jaurès et du cours Julien.

Dos à l’église Notre Dame du Mont et face au parvis, regarde.

Tourne ta tête à droite vers le soleil levant. Ton regard, au-delà de la rue Saint Michel a pour limite… Un mur. Honteux comme tous les murs qui divisent.

C’est le mur de la plaine. Un demi-kilomètre sur 2,50 m de hauteur de béton autours de la plus grande place de Marseille et d’un ancien marché qui accueillait 10 000 visiteurs 3 fois la semaine. Place désormais confisquée pour deux ans et demi de travaux arboricide, place fortifiée afin de protéger les coups de menton d’une mairie qui construit des murailles pour se protéger de la vie, pour punir ses soubresauts et qui regarde des maisons s’écrouler…

Passant. Face à toi, le dos toujours collé à l’église de la visitation, regarde vers le nord et vers la rue d’Aubagne. A 500 mètres de là ou 8 de mes voisins ont été ensevelis le 5 novembre dernier. La même  mairie, constructrice de mur a 390 000 euros, plaidait que c’est à cause du mauvais temps que 3 immeubles se sont écoulés comme château  de cartes, ce matin-là, un peu avant 9 heures.

Passant qui passe sur ma  colline, sens tu la peine, la frustration et la colère d’un quartier?

Quartier de vie. Quartier de ville. Quartier de centre-ville. Victime d’un pouvoir centré sur son nombril, inconséquent, inconsistant qui rêve de déplacement et de ruissellement.

Passant qui passe, comment ça va chez toi?

Jacques Bernard

Á Marseille, le choix entre taudis/godillots et châteaux/souliers vernis.

C’est avec l’assurance du travail bien fait que les services de l’enfance ont délivré l’autorisation d’ouvrir une mini-crèche au 64 rue d’Aubagne. Les bébés et leurs parents étaient accueillis le samedi 3 novembre dans ses tout nouveaux locaux pour une matinée portes ouvertes. Cette crèche Montessori, située en face du numéro 63, avait programmé son accueil « courant  novembre ». Pas l’ombre d’un doute pour les services du département, ignorant les alertes qui agitaient la rue d’Aubagne et ses habitants, dont huit ont perdu la vie.

Les immeubles voisins ont été évacués et la crèche est restée porte close.  La faute à la poussière de l’habitat dégradé passée sous le tapis de l’inconscient des pouvoirs publics. De leur aveuglement, déni, volonté d’effacement des difficultés de Marseille et de leur seul credo : faire sortir de terre de nouvelles habitations. Au diable la misère pourvu qu’on ait l’ivresse du neuf.

Ambition centre-ville, suite

Sans rougir de l’oxymorique « Ambition Centre-ville », département, métropole et ville de Marseille poursuivent le projet de « transformation » du centre-ville. Á peine deux mois après le drame de la rue d’Aubagne, le volet Requalification des espaces publics du centre-ville de Marseille est présenté avec satisfaction par le président du territoire Marseille*. Vous allez voir ce que vous allez voir, l’heure est venue du « partage de l’espace public en faveur des piétons, d’un vaste espace cohérent et lisible propice à la déambulation ». Car les objectifs sont de « développer la piétonisation et faciliter les modes de déplacement doux », « organiser des espaces piétons plus confortables ».

60 millions d’euros pour la requalification de quelques axes

L’ivresse du neuf refait surface. Du neuf, du visible, du coûteux. Le département met 60 millions d’euros dans la corbeille de Marseille pour la requalification de 22 hectares de surfaces piétonne.

Mais la délivrance du triste sort réservé aux piétons, bébés en poussettes et personnes à mobilité réduite dans le périmètre d’Ambition centre-ville Marseille n’est pas dans ce projet.

Oui, quelques axes brilleront, pour notre bonheur marseillais et ceux des touristes. Mais les espaces alentours du maillage des rues heureuses élues resteront en l’état, sans projet d’amélioration des trottoirs marseillais, inconfortables, souvent impraticables. Et hors règlementation, comme le collectif Piéton à Marseille alerte la mairie de Marseille, la métropole et son équipe Ambition centre-ville depuis bientôt trois ans.

Paradis des piétons : un rendez-vous raté

L’occasion était pourtant belle de porter l’ambition sur la totalité des 23 secteurs d’interventions et de penser à faible coût la mise en conformité des trottoirs. Pas pour demain la largeur minimale de 1m40 de cheminement piétonnier ; ni -pour les rues étroites- des zones de rencontre où sont prioritaires cyclistes et piétons sur des véhicules limités une vitesse de 20 km heure. Oubliés les objectifs du Plan de Déplacement Urbain 2013 de «supprimer les arrêtés marseillais autorisant la pratique du stationnement à cheval sur le trottoir».

Le spectaculaire et objet de communication ont été préférés à une restructuration pour tous les piétons. Ce qui ne brille pas est indigne de l’intérêt des élus marseillais.

Martine Bigot (Collectif Piéton à Marseille de l’association 60 millions de piétons)

*La concertation auprès des marseillais est en cours et prendra fin le 5 février 2019. Rendez-vous dans les mairies des secteurs 1/7, 2/3 ou dans les locaux de la métropole Aix-Marseille Provence au Pharo pour contribuer à la prise en compte de tous les piétons.

Une ville et un peuple

Il faut relire Albert Londres, pour comprendre d’où vient Marseille et tenter de savoir où elle va. Le grand reporter a découvert la ville en 1927 et a raconté dans un récit vif – «Marseille porte du sud» – son emballement. Il a eu dans ces pages un grand mérite : décrire la complexité, la richesse, le foisonnement, le cosmopolitisme, les contrastes, les audaces, les évidences d’une ville semblable à beaucoup d’autres en Méditerranée et néanmoins si singulière.

Pour nourrir sa plume, qu’il recommandait de porter jusque dans la plaie, il use d’abord de ses papilles car la ville est une gourmandise qu’il faut savoir débusquer puis déguster. «Me voici rue Noailles. Je vois passer une charmante promeneuse, je lui dis bonjour ! Elle était pressée. Alors, elle me renvoie Arrivederchi ! ce qui veut dire, «au revoir !» … à Rome». Le petit palais du XVIIème siècle, qui sert d’hôtel de ville, tourne le dos au Panier, ne distingue que l’embouchure de la Canebière, et ignore tout des quartiers qui, de rues en cours, s’empilent jusqu’à La Plaine. Les voix qui s’entrechoquent, s’épousent, se repoussent, se retrouvent, de marchés en échoppes, de terrasses en fenêtres, ne sont plus audibles pour celui qui règne, depuis un quart de siècle, sur la «deuxième ville de France».

Jean-Claude Gaudin n’a sans doute pas lu avec grande attention Albert Londres, comme il ne s’est pas attardé outre mesure sur l’actualité quotidienne de sa ville. A feuilleter ses mandats successifs et à décrypter sa politique locale, ses fulgurantes réussites et ses abyssales béances, il y a fort à parier que l’ancien professeur d’Histoire se retrouve plus volontiers dans la prose d’un Marseillais au moins aussi célèbre que lui, Adolphe Thiers. Celui qui fut un éphémère président de la République, tout dévoué à une caste affairiste, affirmait que «la science de gouverner est toute dans l’art de dorer la pilule». On était alors à des années lumières de ce que recommandait, pour la démocratie, Abraham Lincoln «le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple».

Parce que le système l’y a encouragé, à commencer par la loi PLM (Paris Lyon Marseille), Gaudin a spéculé sur le morcellement en secteurs de sa ville, pour accéder au pouvoir puis s’y maintenir. Dans ce poker menteur-là, les voix de son camp suffisaient, avec quelques petits arrangements sous le tapis, pour rafler la mise. Dès lors il suffisait de promettre la lune, sans être obligé de la décrocher. Ceux qui devaient prospérer se rallièrent à son étendard et, à défaut de panache, un écran de fumée immobilière, quelques aménagements urbains et une communication échevelée, serviraient d’alibi comme dans le bon vieux temps. Mais le retour d’investissement n’a finalement concerné que ceux qui avaient souscrit au denier du culte de Gaudin. Les autres, soit une grande majorité de Marseillais, ont été priés d’attendre et de souffrir en silence. En ce funeste mois de novembre 2018, avec les murs, c’est tout un misérable petit système qui s’est lézardé. La poussière des décombres de la rue d’Aubagne, a exhalé un parfum putride. Les inégalités, les injustices, les manquements, les tromperies, les scandales, les complicités, les abus, le mensonge… sont venus grossir la facture morale qu’aujourd’hui un peuple en colère présente à ses débiteurs. Il faudra plus que des regrets pour régler cette dette.

Par Hervé Nedelec

Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres.

 Que dire, qu’écrire après ce 5 novembre 2018, après l’écroulement des taudis insalubres de la rue d’Aubagne emportant dans leur chute, avec  les matériaux pourris qui les portaient, des vies au nombre de 8 selon la presse et peut être davantage au cas où un anonyme, ou plusieurs,   se seraient clandestinement infiltrés,  le temps d’une nuit, choisissant un abri qui serait leur linceul ?

Car, au-delà du sentiment de sidération, d’indignation et de révolte, au-delà de la solidarité toujours plus nécessaire et inventive dans son expression,  c’est bien cette question qui ne cesse de me tarauder : « combien d’oubliés parmi les oubliés ? » … comme si le nombre officiel de victimes déjà bien trop nombreuses, ne suffisait pas à condamner l’association de malfaiteurs sédentarisés dans leur bunker de la mairie, celle qui gère depuis trop longtemps notre ville, au mépris des droits les plus élémentaires de ceux qui y vivent.

Car ce  qui fait force dans ces quartiers pauvres et délaissés, c’est bien la faculté d’adaptation, ce réflexe reptilien qui permet de résister au pire en faisant du « rien » une ressource, en tirant de ce « rien » de la solidarité et du commun…

Alors qui étaient-ils ces réfugiés de la misère, migrants, sdf ou fugueurs, tous anonymes ? Combien étaient-ils à échapper au comptage, ces noms qui ne seront jamais cités dans un prétoire et qui de fait, manqueront à l’appel de notre justice et de notre mémoire… ?

Fiction ou réalité ? Parano post-traumatique ? Qu’importe … notre  confiance citoyenne,  pour l’heure, en a pris un sacré coup !

Et comme dans chaque délire réside une part de lucidité, accrochons-nous à la nécessité d’objectiver, de nous dire que seuls les faits sont têtus.

De cette injonction faite à nous-mêmes découle une certitude : à la liste des victimes incomplète s’ajoute celle des accusés absents !

Car, à côté des branquignoles criminels qui constituent l’équipe municipale et pour que justice soit rendue à tous les morts, doivent indissociablement figurer tous ceux qui, depuis trop longtemps aux affaires de l’état ont mis en place des politiques volontairement créatrices d’inégalité, de fracture  et de misère avec pour seul alibi, la vocation illusoire de s’opposer à ce qu’ils, inévitablement,  favorisent : la montée de l’extrême droite.

Pour terminer,  pour valider l’interdépendance de la fiction et du réel, qui elle aussi est le propre de l’homme et en hommage à TOUTES les victimes de la rue d’Aubagne, je citerai Hugo et un fragment du discours de Gwynplain à la Chambre des Lords (L’Homme qui rit) :

 «  …Et apostrophant Gwynplaine avec hauteur :

  • Qui êtes-vous ? d’où sortez-vous ?

Gwynplaine répondit :

  • Du gouffre.

Et, croisant les bras, il regarda les lords.

  • Qui je suis ? Je suis la misère. Mylords, j’ai à vous parler.

II y eut un frisson, et un silence. Gwynplain continua.

  • Mylords, vous êtes en haut.

C’est bien. Il faut croire que Dieu a ses raisons pour cela. Vous avez le pouvoir, l’opulence, la joie, le soleil immobile à votre zénith, l’autorité sans borne, la jouissance sans partage, l’immense oubli des autres.

Soit. Mais il y a au-dessous de vous quelque chose. Au-dessus peut-être. Mylords, je viens vous apprendre une nouvelle. Le genre humain existe….

… Mylords, vous êtes les grands et les riches. C’est périlleux. Vous profitez de la nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l’aurore.

L’aube ne peut être vaincue. Elle arrivera. Elle arrive. Elle a en elle le jet du jour irrésistible. Et qui empêchera cette fronde de jeter le soleil dans le ciel ? Le soleil, c’est le droit. Vous, vous êtes le privilège. Ayez peur. Le vrai maître de la maison va frapper à la porte. Quel est le père du privilège ? Le hasard. Et quel est son fils ? L’abus. Ni le hasard ni l’abus ne sont solides. Ils ont l’un et l’autre un mauvais lendemain. Je viens vous avertir. Je viens vous dénoncer votre bonheur. Il est fait du malheur d’autrui. Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres. »

Jacqueline Vesperini

Rue d’Aubagne

Les drames de cette nature, et celui de la rue d’Aubagne est le plus terrible qu’ait connu Marseille depuis l’incendie des Nouvelles Galeries, sont toujours révélateurs de quelque-chose. Impéritie, incompétence, arrogance… Un peu, ou beaucoup, de tout cela sans doute. Il est inutile d’épiloguer tant on pourrait répéter à satiété, rapports à l’appui (Nicol, mai 2015), que la situation des 40 000 logements indignes était archi-connue, et l’état de dangerosité, pour la santé et la sécurité de 100 000 marseillais, depuis longtemps pointé du doigt.

Ce qui frappe en revanche, car, après tout, le pire ne devrait pas être toujours sûr, est que la « gestion de crise » a été, si l’on peut dire, à la hauteur des conditions ayant conduit aux effondrements. Impréparation, certainement. Affolement. Gêne aussi parfois (mais si peu durable lorsque l’on apprend que les marchants de sommeil sont quelques marseillais bien établis, dont quelques élus des majorités locales). Mais aussi, et peut-être surtout, continuation d’une politique de mépris des autres, de certains autres, et d’apartheid social. Evacuations brutales, condition approximative de logement, ou choix donné de déménager loin du centre, on devine dans quels arrondissements. Dans l’illégalité le plus souvent, c’est-à-dire sans que les arrêtés de péril aient été pris. Sans même l’écoute minimale à laquelle toute victime a droit.

Hoquets ultimes d’une fin de règne douloureuse, dira-t-on. Il est à craindre que ce ne soit pas si simple. Bien sûr, le diagnostic est aisé. Clientélisme municipal, cogestion avec une bureaucratie syndicale, vision purement électoraliste de la gestion, l’élection par secteurs générant une politique favorable à ceux qui votent bien ou qui font la bascule, et tant pis pour les autres. Car tandis qu’ailleurs les gros chantiers profitent toujours aux mêmes (Vinci, Véolia, Bouygues et consorts), on ne peut que constater l’état d’abandon de quartiers entiers, écoles, habitat, poubelles qui débordent, équipements défaillants, stations de métro que l’on attend toujours…Faut-il s’en contenter ? Se dire que le système est épuisé et tombera de lui-même ? C’est qu’il s’agit justement d’un système. Dans lequel on ne mesure pas à sa véritable aune la somme d’habitudes, de tolérance, de fatalisme, de lâche et confortable complicité à la forme d’immobilisme et d’autosatisfaction qu’il finit par produire. Système qui en dépit de ses défauts, ou peut-être aussi à cause de quelques-uns d’entre eux, perdure encore. Sans doute aussi parce que les alternances proposées n’ont pas été suffisamment attractives.

La question demeure donc, que faire pour en sortir ? Car, il ne faut pas s’y tromper, la majorité actuelle, qui a, par la force des choses, avant même la fin de son mandat, fait une croix sur Gaudin, essaiera, sauf rare exception, de s’exonérer de sa gestion. Et que l’on ne peut exclure, faute toujours d’alternance crédible et à raison aussi de la division des adversaires, que cela s’avère suffisant, au moins dans une majorité de secteurs. D’autant que cette majorité sortante saura se réunir sur ce qui est pour elle l’essentiel, se perpétuer. Et que l’on ne voit pas pour l’instant le projet, les groupe ou partis, et encore moins la personnalité, capables d’incarner tout cela.

Mais, si la nature a bien horreur du vide, il n’est pas exclu que celui-ci puisse être comblé. L’espace ne manque pas, à la gauche de la mouvance gaudinienne. Pour toutes les volontés qui voudraient bien s’y atteler, dépassant, les préjugés, les oukases et, si possible, les egos. Pourquoi n’y aurait-il pas une initiative partant de quelques associations citoyennes, qui, sur la base d’une première plateforme, proposeraient rencontres, débats puis construction d’un projet, avec tous ceux qui, que la structure en soit de partis ou d’associations, participeraient du même objectif. Autour de deux ou trois idées forces, sinon même une seule, mettre fin à la fracture sociale et territoriale qui fracture cette ville. Ce que l’on peut décliner ensuite sur tous les aspects d’une gestion urbaine et métropolitaine. Si le projet existe, le reste devrait venir ensuite, y compris les femmes et les hommes susceptibles de le porter. Et pourrait être la meilleure réponse à donner à la forme d’immobilisme et d’arrogance qui nous gouverne depuis trop longtemps.

Gilbert Orsoni – Doyen honoraire de la Faculté de Droit et de Science Politique d’Aix-Marseille

Rue d’Aubagne, du folklore à en pleurer

IMG_0057.jpgPour la 1èrefois en 23 ans de règne sans partage, notre bon vieux maire n’a pu inaugurer la foire aux santons craignant, peuchère, des débordements.

Pour la 1èrefois, peut-être, il s’est rendu rue d’Aubagne en ce triste soir du 5 novembre, pour dire, ce fut sa seule déclaration : « c’est à cause de la pluie ! ».

En cette soirée du 3 novembre, ce fut pour moi sortie classique au cinéma, puis direction le meilleur poisson mafé de Marseille chez « Mama Africa », 57 rue d’Aubagne, c’est un rituel : 13€, prix imbattable ; servis en 1h30, attente record ; odeurs de bouffe assurées…mais que c’est délicieux !

« Mama Africa », c’est l’Afrique et le cosmopolitisme !

Le haut de l’artère sent l’abandon. Le bas tente vainement de se transformer, tout proche de la Canebière et du Vieux-Port : touristes et marseillais en mal d’exotisme s’y pressent, l’Epicerie l’Idéal (Sammut), l’Empereur, chez Blaise ou chez Sauveur font un tabac… une belle occasion de monter les tarifs. Le futur hôtel 4* des Feuillants pointe laborieusement son nez à deux pas du marché Noailles réaménagé…

Depuis des décennies on nous parle d’un plan « Ambition centre-ville », mais à Marseille, on n’est pas pressé, tout continue à se paupériser, ce qui fait les affaires des marchands de sommeil incrédules !

Quel avenir pour ce quartier en péril, le ventre de Marseille, regroupant indigents et vendeurs à la sauvette, où malgré tout les Marseillais du sud et ceux du nord peuvent s’y côtoyer ?

Voyez-vous, en ce sinistre 5 novembre, la messe est dite : 2 immeubles s’écroulent au 63-65, la peur panique, les arrêtés d’insalubrité et de « péril grave et imminent » pullulent ; c’est Beyrouth et le grand désarroi ! 1600 personnes évacuées, immeubles dévastés, habitants perdus et démunis ; ils iront chercher ailleurs un relogement et rejoindront les 40 000 mal-logés, les « sans dents », que compte notre ville, championne de France des inégalités. Beaucoup de délogés auront passé un triste Noël dans un hôtel, faute de mieux.

Oui, plus bas, la vie continue avec son folklore et son marché coloré. En haut, c’est triste à mourir, ville morte, entre poussières, gravats et dégoût.

Est-ce cela le processus de gentrification que nos édiles municipaux tentent insidieusement de mettre en œuvre ? On laisse pourrir les bâtiments, et, hop, forcé on déménage…ou bien on meurt !

Pendant ce temps, indécence suprême, la Présidente du Département met au vote de sa noble assemblée 1 million 800 000 € pour la réfection des vestiaires du cercle des nageurs. Et pas un sou pour une solidarité qui s’imposait.

Au fait, « Mama Africa », elle est venue manifester tous les samedis de novembre, seule, éloignée de son échoppe, les yeux rougis de pleurs et de rage. Dans son silence, colère et amertume, désespoir. Son petit restaurant, son outil de travail, quand va-t-il rouvrir et quand vais-je remanger de son incomparable poisson thieboudienne ?

Michel Tagawa Secrétaire général de Marseille et moi