AUDITIONS-DEBATS

Marseille et la Méditerranée :

quel avenir ?     

Mercredi 8 novembre 2017 

  Pour traiter cette question dont l’enjeu est considérable à court et à long terme, l’association reçoit Jean Viard, récent auteur de Quand la Méditerranée nous submerge. Aldo Bianchi inscrit d’abord la question, en avant-propos, dans la longue durée en rappelant l’héritage essentiel de Fernand Braudel, le travail plus récent de Patrick Boucheron. Il évoque la longue tradition des voyages, des conflits et des échanges méditerranéens, par lesquels des peuples se sont rencontrés,  pas toujours dans la douceur, mais ont appris ainsi à se connaître. Quel regard peut-on jeter aujourd’hui, depuis Marseille, sur cette question au moment où la Méditerranée se transforme en mur ?

Et c’est précisément en tant que Marseillais que Jean Viard dit avoir écrit son livre. Marseille, ville méditerranéenne par excellence, ville née de la Méditerranée, a vocation à prononcer une parole forte, une parole de respect de l’étranger. Elle ne l’a pas fait et personne en France, aucune voix autorisée forte ne l’a fait, à la différence de qui a pu se passer dans les pays voisins, en Allemagne, en Italie (le Pape), en Espagne (Barcelone).  Le silence de Marseille est d’autant plus remarquable, alors même que les fragilités de notre société rendent cette parole indispensable. Marseille est  pourtant aussi la manifestation de cette fragilité. La ville concentre les problèmes que traite le livre, réfugiés, terrorisme, islam, quartiers, populisme. Si toutes ces questions sont mélangées dans le livre, c’est parce qu’elles le sont dans la ville, prisme qui permet de comprendre la perspective de l’auteur : les solutions sont liées et elles le sont par la Méditerranée. L’exposé montrera par exemple comment le  développement des quartiers relégués dans notre ville et le développement de l’autre rive, en particulier du continent africain vont de pair. Une double richesse à reconnaître et à cultiver, ici et là-bas, en ouvrant des ponts alors que nous ne voyons que pauvreté et menace, murs à construire ici et là-bas. C’est le choix que nos sociétés vont devoir affronter, enjeu décisif donc.

Reconnaissons d’abord qu’il y a beaucoup de raisons d’avoir peur. Jamais le monde n’a changé aussi vite, internet a connecté en dix ans des milliards d’êtres humains et ce changement n’a pas été raconté par le politique, sinon en creux, en voulant se situer hors du système. Sur nos rivages, l’histoire a bousculé nos représentations.  Avec la fin de la guerre d’Algérie, la séparation des Européens et des Algériens semblait avoir réglé le problème. Illusion : l’histoire ne s’est pas arrêtée. L’immigration maghrébine s’est développée, sans qu’une place suffisante soit reconnue à l’islam ne serait-ce qu’en termes de superficie des lieux de culte. Or la porte se rouvre parce que le monde s’unifie. Les enjeux démographiques sont énormes, le poids démographique de l’Afrique est considérable. 700 millions de francophones en Afrique forment un atout considérable pour notre pays. Et les terroristes sont chez nous, la plupart viennent d’ici. Ils ne se sentent pas une place dans le pays, éprouvent un sentiment de non-citoyenneté et trouvent un refuge dans la religion qui leur offre un récit honorable de leur destin. Pas de place ici, c’est par exemple, dans une société érotisée comme la nôtre, l’absence de sexe dans les banlieues.

Face à ces peurs, il faut inverser la perspective, à tous les plans. L’Europe d’abord, bâtie face à l’Est pour  se protéger du communisme, doit maintenant, à l’heure de la mondialisation, s’orienter vers la Méditerranée et former un  grand ensemble culturel, celui  des monothéismes, à côté des autres grandes civilisations du monde. Dans notre pays ensuite, donner de la citoyenneté et pour ce faire utiliser les possibilités ouvertes par la métropolisation : faire des quartiers nord de Marseille une commune de plein exercice.  Jumeler les lycées français avec des lycées africains. Le développement de l’Afrique, déjà engagé, est une opportunité considérable : nos quartiers sont riches de biculturels capables de porter les entreprises en Afrique. Or ce continent  a d’abord  besoin  de biens publics (eau, assainissement, énergies, routes, ponts, logements…),  que nos entreprises, du fait de la tradition colbertiste, sont particulièrement aptes à produire. Bouygues, Vinci, Lyonnaise des eaux peuvent être le fer de lance d’un grand projet business de l’Europe vers l’Afrique. C’est une stratégie économique à mettre en place qui permet d’inverser le regard. Les migrants ne sont souvent plus les pauvres que nous imaginons mais des élites déjà formées qui peuvent jouer un rôle essentiel dans le développement.

Si l’on continue de faire l’autruche et de rester silencieux,  il y aura toujours plus de noyés, toujours moins d’humanisme et toujours plus de populisme, de localisme et de terrorisme. Il s’agit d’aller vers le futur plutôt que le fuir.

La discussion a permis d’éclairer certaines des propositions de Jean Viard, en particulier la proposition de faire de l’Estaque-Quartiers nord une commune de 200 000 habitants. Pour celui-ci, la citoyenneté intègre à condition qu’elle soit réelle, et en particulier quand on est en situation d’administrer un territoire. La métropole peut permettre de créer des ensembles de proximité, en fonction par exemple de la carte scolaire des collèges. Je renvoie au livre de Jean Viard pour découvrir les nombreuses propositions concrètes qu’il énonce pour donner un contenu à cette  nouvelle utopie du futur qu’il appelle de ses vœux.

 

On peut résumer ainsi l’alternative que nous a présentée Jean Viard : faire de la Méditerranée un pont ou un mur. Et si Marseille pouvait jouer un rôle-clé ? Elle en a tous les atouts. C’est l’ambition de notre association d’y contribuer.

 

                                                                                                     François Maurice