» L’urbanisme marseillais : l’inquiétant envers du décor  » – Compte-rendu du débat du mercredi 6 Mars 2018 au théâtre de l’oeuvre

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Un sujet brûlant, une assistance très nombreuse, passionnée, impliquée, pour une audition-débat organisée dans le format  habituel proposé par l’association Marseille et moi  qui met en présence  experts et acteurs, spécialistes et militants à propos d’une question touchant Marseille et la métropole.  Confrontation qui n’exclut pas, bien au contraire, que les acteurs soient experts ou les experts acteurs : la composition de la tribune, comme le déroulement de la réunion en ont fait la démonstration en faisant apparaître tout au long de la soirée la question cruciale de la démocratie dans la construction d’un projet urbain.

Par quel angle saisir ce sujet complexe  de l’urbanisme  qui touche à de nombreux champs ? La question démocratique, qui est au cœur de la démarche de l’association, Marseille et moi, est la meilleure façon de l’aborder. Aldo Bianchi le souligne d’emblée en évoquant le géographe marseillais Marcel Roncayolo pour introduire le débat . Pour celui-ci, chacun entretient un rapport personnel à sa ville, à sa géographie. Il faut pouvoir parler de ce qu’est une ville, de ce qu’est notre ville. Le drame de la rue d’Aubagne en impose d’autant plus l’exigence.

Une ville 7 fois détruite et reconstruite rappelle Aldo Bianchi en citant Gaston Defferre. Mais une ville qui figure trop souvent dans les derniers rangs des classements sauf quand il s’agit de la pollution. Une ville marquée par un déséquilibre territorial flagrant, amplifié par la loi PLM qui a conduit à diviser la ville en 8 secteurs, assurant  à celui qui l’emporte dans seulement 4 de ces secteurs la victoire aux élections municipales . Aldo Bianchi continue en évoquant les grands dossiers sur lesquels l’association a alerté ces dernières années : l’état des écoles, la pollution (à la Tourette par exemple), le déséquilibre des transports.

Il faut une vision d’avenir pour Marseille. Et pour cela d’abord comprendre cette ville, comprendre d’où elle vient, comprendre ses habitants.  Six invités pour s’y engager :

Francis Ampe, ingénieur, urbaniste (Datar), ancien maire de Chambéry

Karima Berriche, sociologue et militante, membre du Syndicat des Quartiers Populaires de Marseille

Jean-François Cerutti, président de l’association Un centre ville pour tous

Kevin Vacher, sociologue et militant dans le collectif du 5 novembre

Claire Poutaraud, architecte, urbaniste

Alain Fourest, un des pionniers de la politique de la ville.

Francis Ampe , néo-marseillais (depuis 18 ans cependant), évoque d’abord le premier choc ressenti en arrivant à Marseille : les voitures garées sur les trottoirs… il découvre alors une situation qu’il juge catastrophique mais non privée d’espoir car : «  la ville, dit-il est le seul être vivant capable de rajeunir ». A condition de prendre les bonnes décisions.

Francis Ampe présente un panorama historique de Marseille sous l’exergue de deux citations de Marcel Roncayolo.  La première, extraite de L’Imaginaire de Marseille (1990) indique le défi politique majeur que doit relever la ville : construire une représentation partagée avec l’espace proche de l’hinterland. Défi toujours actuel. La deuxième, extraite de Le géographe dans sa ville (2016) souligne le bouleversement produit par le déclin  des grandes sources d’attractivité de la ville qu’étaient le négoce et l’industrie.  Alors, la question jusqu’alors secondaire de la forme urbaine de la ville prend aujourd’hui le pas sur la dimension économique qui avait produit la ville industrielle. On a maintenant   des femmes et des hommes beaucoup plus que des activités. Le traitement de la ville dans laquelle on habite –l’urbanisme, défini comme l’art de concevoir la ville- prend la première place.

Trois événements pour scander l’histoire récente de Marseille.

  1. L’arrivée de l’eau. La ville peut s’épanouir. Les 110 noyaux villageois sont périmés (sauf dans l’esprit de certains responsables). Dans le contexte des colonies, Marseille invente la ville industrialo-portuaire. Le nouveau port de la Joliette offre 10 km de façade maritime, une opportunité exceptionnelle aujourd’hui sous-utilisée. Marseille devient la grande ville que nous avons connue. Un siècle d’histoire ;
  2. La grande erreur. Alors que le port de Fos est créé sous l’égide de la Datar, Marseille refuse de devenir une communauté urbaine. Et tandis que les grandes villes de France telles que Lyon, Bordeaux, Lille ou Strasbourg apprennent à travailler en commun, Marseille reste seule. Il faut attendre 2000 pour la création de la communauté urbaine que suit l’institution de la métropole. Retard historique majeur.

Années 90.  Le maire, Robert Vigouroux, prend conscience de l’état de délabrement de la Joliette et admet que la Ville ne peut s’en sortir seule. Les discussions avec la Datar conduisent l’Etat à la décision de la création de l’établissement public Euroméditerranée (1995). C’est un quartier à la dimension de la métropole qui est créé. Alors que le TGV arrive à Marseille (2001), c’est une nouvelle ambition qui anime Marseille, le projet du Mucem est débloqué, seul musée d’Etat en région. Marseille devient capitale européenne de la culture (2013).

Le projet de création d’une métropole est essentiel parce qu’il correspond à des enjeux économiques décisifs. Dans ces années 90 apparaît le phénomène de la métropolisation qui est la traduction spatiale du phénomène économique de la mondialisation.  Avec l’hyper industrialisation provoquée par les transformations des transports et la révolution numérique, l’industrie fonctionne différemment.  C’est une opportunité dont Marseille peut se saisir. A condition que le projet métropolitain organise une bonne adéquation entre l’espace de mobilité (entre Fos et La Ciotat) et le système de gouvernance.  Il y a un gros retard à rattraper sur ce point.

Enfin, Francis Ampe indique un dernier enjeu décisif : la sanctuarisation des terres arables dans cet espace urbain et métropolitain. Il faut dorénavant construire la ville sur la ville.

Note optimiste pour conclure : la cuvette de Marseille est un emplacement exceptionnel !

Jean-François Cerutti nuancera ses propos dans le débat mais il veut d’abord présenter un réquisitoire.

Il précise d’abord le tableau historique en remarquant que les deux phases d’expansion urbaine, après l’arrivée de l’eau puis après 1960, ont été l’une et l’autre marquées par l’urgence. Marseille subit encore aujourd’hui le poids de cette urbanisation effectuée dans l’urgence.

La question centrale est de savoir comment et pour qui se fait la transformation urbaine. Citant Henri Lefebvre, Le droit à la ville, il dénonce la prééminence accordée à la valeur marchande sur la valeur d’usage, autrement dit, la marchandisation de l’habitat. Depuis 25 ans, la municipalité applique un projet  urbain cohérent : laisser faire le marché. A côté des grandes opérations urbaines  co-pilotées avec l’Etat, il reste à la Ville le centre-ville et l’aménagement de l’espace public. « Reconquête » du centre-ville (contre qui ?), embellissement de l’espace public (Vieux-Port, Plaine), valorisation des biens, mesures incitatives pour l’investissement privé : la cohérence consiste à chercher à attirer des populations nouvelles, au nom d’une mixité sociale retournée contre celle qui existe déjà.

Dans les opérations de rénovation urbaine, rue de la République (500 logements habitables vides), grand centre-ville (opération en grande partie abandonnée), plan ambition centre-ville (limité au Vieux-Port et Accoules, mobilier urbain), les besoins des habitants ne sont pas pris en compte, hormis une amélioration dans l’opération grand centre-ville en 2011. Le logement social prévu (1500/an) est très insuffisant au regard des besoins des habitants, ou simplement pour renouveler le parc ancien.  Le logement social nouveau est prévu exclusivement au nord de la Canebière, ignorant le centre-ville rebaptisé hypercentre (disparition de la servitude de logement social pour l’îlot Korsec).

Les habitants veulent des espaces de proximité à côté des écoles, même de superficie modeste (150 ou 200 m²). Mais ils ne sont pas consultés.

La conclusion porte sur la question démocratique : les habitants ne sont pas suffisamment associés pour étudier avec les techniciens les besoins existants. Il y a un vrai déficit démocratique.

Karima Berriche présente le Syndicat des Quartiers Populaires dont elle est membre, son histoire et les modalités de son action. Longue histoire qui trouve ses racines profondes dans la marche de 1993 pour l’égalité des droits et contre le racisme, et sa filiation plus récente avec la création du Collectif des Quartiers Populaires de Marseille en 2013 après un énième assassinat lié au trafic dans le 13èmearrondissement. Tous les quartiers populaires sont alors représentés et la question de l’égalité des droits s’impose. Après des divergences internes et la dissolution du CQM en 2015, le Syndicat des Quartiers Populaires est créé en mai 2018, conduit par une éthique de continuité dans le travail militant, d’accompagnement des mobilisations des habitants, et doté d’une méthode : des assemblées populaires régulières, fondée sur le concept d’expertise des habitants.

    Le document qui en résulte –les 101 propositions pour Marseille-, envoyé partout, n’a reçu aucune réponse hormis celle de la Préfecture, avec laquelle des rencontres ont été organisées, sur des thèmes ciblés, comme la santé, où se manifeste le déséquilibre entre le nord et le sud de la ville.

Habiter dans ces quartiers, come le fait Karima Berriche, c’est à la fois être dans et hors la ville, subir des discriminations liées à l’origine et au lieu d’habitation, subir un sous-équipement, un sous-emploi même quand les entreprises sont implantées dans le quartier (Bassens, pas d’embauche des habitants par les entreprises sur place).

Kevin Vacher  se présente sous ses deux casquettes, ses deux expertises qu’il entend faire travailler l’une avec l’autre, celle d’habitant de Noailles militant depuis l’accident et celle de sociologue travaillant sur les mobilisations urbaines. Il entend ainsi, pour affronter la question essentielle, la question démocratique, faire dialoguer la question urbaine, la question de la production de la ville avec la question de la sociologie de la ville, des mobilisations urbaines, en examinant un double rapport : l’impact de l’urbain sur les populations et leur comportement politique et inversement  la participation des mobilisations urbaines à la représentation et à la construction de la ville.

C’est le moyen de réfléchir à nouveau frais sur ce qui s’entend partout, chez les militants comme chez les acteurs institutionnels comme un dogme partagé : faire la ville avec ses habitants.  Le défi est de passer de l’échelle locale du quartier à celle de l’ensemble de la ville.

Depuis le 5 novembre, les choses ont changé. Les luttes  urbaines, depuis les années 2000-2010  se présentaient à Marseille comme en France ou dans le monde  sous la forme de trois catégories distinctes, les luttes dans les quartiers populaires, celles rassemblant la jeunesse précaire (type Assemblée de la Plaine), celles enfin portant sur les questions d’hygiène et de sécurité, émanant plutôt des classes moyennes et supérieures dans des structures telles que les CIQ. Malgré des tentatives de coalition, ces luttes restaient fragmentées. L’événement du 5 novembre a produit une convergence de ces fractions de la société marseillaise. Une série d’éléments objectifs ont produit des effets concrets importants ;

Premier élément : la liste des victimes réunit  la diversité des précarités, à l’encontre de certains imaginaires. Elle incarne la ville populaire, multiculturelle, socialement mixte. Les manifestations qui suivent sont remarquables par leur hétérogénéité sociale.

Deuxième élément, la place de Noailles dans la ville, le dernier quartier où tout le monde se reconnaît.

Troisième élément : les évacuations, plus de 2000, ont touché tout l’habitat ancien, surtout dans le centre, et des couches sociales différentes, les classes moyennes et parfois une petite fraction des couches supérieures.

Dans ces conditions, le regard des uns et des autres change. Tous, familles populaires, intellectuels (parfois des journalistes), propriétaires occupants des différents quartiers, tous s’intéressent au même objet et se découvrent des intérêts communs. Une unité se réalise par-delà la fragmentation sociale. Le manifeste du Marseille vivant et populaire est signé par l’ensemble des collectifs de quartier de la ville.

Le défi consiste maintenant à produire un projet urbain partagé.  Les freins sont nombreux, inertie des milieux militants, nouveaux acteurs, question du transfert d’expériences entre générations, pratiques différentes (type ZAD à la Plaine)…  Il faut toucher les habitants au-delà des collectifs militants, associer l’ensemble de la pluralité sociale et politique, de Air Bel au Corbusier, sans craindre, comme le dira plus tard Kevin Vacher dans la discussion, la conflictualité génératrice de participation.

Après ces quatre interventions, la parole est donnée à une salle en effet diverse et experte en la matière : militants associatifs (collectif Laisse béton, SOS Longchamp, collectif Air Bel, …), habitants des quartiers ( Busserine, Noailles, Plaine…),  spécialistes de la question urbaine, citoyens passionnés par leur ville.

Il reste peu de temps pour les deux  témoins appelés à la tribune. Claire Poutaraud évoque les expériences en habitat social réussies à Vienne en Autriche. Une ville où les gens se sentent considérés.  Un logement sur deux est un logement social, ouvert à des catégories sociales diverses. Une mixité sociale qui remonte à l’entre-deux-guerres. Marseille a besoin d’un gros rattrapage, impossible à réaliser sans co-construction, avec des instances de décision en commun  et le recours aux bons techniciens dont dispose la Ville.  Alain Fourest, qui désespérait un peu devant la situation de l’habitat à Marseille et l’absence de véritable politique de la ville depuis  son apparition à Grenoble avec Hubert Dubedout en 1980, dit retrouver le moral avec cette réunion. Il évoque à la fois le passé et l’actualité avec la cité du Petit Séminaire. Le passé puisque le Petit Séminaire avait été le lieu d’une expérience sociale novatrice dans les années 80, quand une équipe d’architectes et de sociologues (Anselme, Péraldi, Jolivet) s’y était installée trois ans durant pour empêcher la démolition prévue et amener  l’Office HLM à entreprendre la rénovation du site. Expérience exceptionnelle de partage de la décision avec les habitants, invention d’une maîtrise d’œuvre sociale et urbaine devenue célèbre. Aujourd’hui, il est à nouveau question de démolir cette cité. Un collectif s’est constitué pour s’y opposer et organiser sa réhabilitation.

Aldo Bianchi conclut la séance en rappelant la vocation de Marseille et moi : organiser le débat public sur toutes les questions qui touchent à Marseille et à la métropole et faire émerger une alternance à proposer aux Marseillais.

Une réflexion au sujet de «  » L’urbanisme marseillais : l’inquiétant envers du décor  » – Compte-rendu du débat du mercredi 6 Mars 2018 au théâtre de l’oeuvre »

  1. Marseille est vendu aux promoteurs et tout votre blabla n’y change rien . La préfecture et le service urbanisme sont complices des promoteurs véreux.
    A bons entendeurs.

    J'aime

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