Une ville et un peuple

Il faut relire Albert Londres, pour comprendre d’où vient Marseille et tenter de savoir où elle va. Le grand reporter a découvert la ville en 1927 et a raconté dans un récit vif – «Marseille porte du sud» – son emballement. Il a eu dans ces pages un grand mérite : décrire la complexité, la richesse, le foisonnement, le cosmopolitisme, les contrastes, les audaces, les évidences d’une ville semblable à beaucoup d’autres en Méditerranée et néanmoins si singulière.

Pour nourrir sa plume, qu’il recommandait de porter jusque dans la plaie, il use d’abord de ses papilles car la ville est une gourmandise qu’il faut savoir débusquer puis déguster. «Me voici rue Noailles. Je vois passer une charmante promeneuse, je lui dis bonjour ! Elle était pressée. Alors, elle me renvoie Arrivederchi ! ce qui veut dire, «au revoir !» … à Rome». Le petit palais du XVIIème siècle, qui sert d’hôtel de ville, tourne le dos au Panier, ne distingue que l’embouchure de la Canebière, et ignore tout des quartiers qui, de rues en cours, s’empilent jusqu’à La Plaine. Les voix qui s’entrechoquent, s’épousent, se repoussent, se retrouvent, de marchés en échoppes, de terrasses en fenêtres, ne sont plus audibles pour celui qui règne, depuis un quart de siècle, sur la «deuxième ville de France».

Jean-Claude Gaudin n’a sans doute pas lu avec grande attention Albert Londres, comme il ne s’est pas attardé outre mesure sur l’actualité quotidienne de sa ville. A feuilleter ses mandats successifs et à décrypter sa politique locale, ses fulgurantes réussites et ses abyssales béances, il y a fort à parier que l’ancien professeur d’Histoire se retrouve plus volontiers dans la prose d’un Marseillais au moins aussi célèbre que lui, Adolphe Thiers. Celui qui fut un éphémère président de la République, tout dévoué à une caste affairiste, affirmait que «la science de gouverner est toute dans l’art de dorer la pilule». On était alors à des années lumières de ce que recommandait, pour la démocratie, Abraham Lincoln «le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple».

Parce que le système l’y a encouragé, à commencer par la loi PLM (Paris Lyon Marseille), Gaudin a spéculé sur le morcellement en secteurs de sa ville, pour accéder au pouvoir puis s’y maintenir. Dans ce poker menteur-là, les voix de son camp suffisaient, avec quelques petits arrangements sous le tapis, pour rafler la mise. Dès lors il suffisait de promettre la lune, sans être obligé de la décrocher. Ceux qui devaient prospérer se rallièrent à son étendard et, à défaut de panache, un écran de fumée immobilière, quelques aménagements urbains et une communication échevelée, serviraient d’alibi comme dans le bon vieux temps. Mais le retour d’investissement n’a finalement concerné que ceux qui avaient souscrit au denier du culte de Gaudin. Les autres, soit une grande majorité de Marseillais, ont été priés d’attendre et de souffrir en silence. En ce funeste mois de novembre 2018, avec les murs, c’est tout un misérable petit système qui s’est lézardé. La poussière des décombres de la rue d’Aubagne, a exhalé un parfum putride. Les inégalités, les injustices, les manquements, les tromperies, les scandales, les complicités, les abus, le mensonge… sont venus grossir la facture morale qu’aujourd’hui un peuple en colère présente à ses débiteurs. Il faudra plus que des regrets pour régler cette dette.

Par Hervé Nedelec

Une réflexion au sujet de « Une ville et un peuple »

  1. La force de JC Gaudin, du fait aussi de la faiblesse et de l’éparpillement de ses oppositions est d’avoir « anesthésié » les classes moyennes par un discours émolliant et rassurant.
    Ces derniers essentiellement positionnés dans les quartiers Sud et Est ont reçu plus ou moins explicitement la promesse que sous son autorité, il ne serait pas créer davantage d’HLM dans leurs secteurs ni fait d’apport de population pauvres et/ou récemment émigrées.
    Dans cette vision, la partition Sud/Nord globalement serait épargnée voire accentuée, les quartiers du centre-ville (dont Noailles bien entendu) qui positionnés plutôt dans la partie nord et pauvre de la vile, la ligne de « démarcation » se situant désormais aux alentours de la place Castellane, il ne saurait y être trop investi par la municipalité, tant le rendement électoral en retour demeure faible.
    Car, en effet, du fait de la loi PLM et du découpage en 8 secteurs, il suffit d’en gagner quatre dont un ou deux gros pour être sur d’avoir une majorité absolue au conseil municipal (1/7 ou 4/5, 6/8,11/12, 9/10), dans une vision ouvertement clientéliste en fonction des quartiers où résident les potentiels électeurs (pour suivre les élections à Marseille il suffit de suivre les -rares- lignes de métro).
    Evidement ce type de Politique électoralisme et à courte vue a produit les effets désastreux que l’on connaît et il sera long et difficile de revenir dessus!
    Mais il ne faut pas désespérer et essayer de repartir mais dans une logique de réponse à des besoins collectifs et non sur la base de la défense d’intérêts particuliers!

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