Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres.

 Que dire, qu’écrire après ce 5 novembre 2018, après l’écroulement des taudis insalubres de la rue d’Aubagne emportant dans leur chute, avec  les matériaux pourris qui les portaient, des vies au nombre de 8 selon la presse et peut être davantage au cas où un anonyme, ou plusieurs,   se seraient clandestinement infiltrés,  le temps d’une nuit, choisissant un abri qui serait leur linceul ?

Car, au-delà du sentiment de sidération, d’indignation et de révolte, au-delà de la solidarité toujours plus nécessaire et inventive dans son expression,  c’est bien cette question qui ne cesse de me tarauder : « combien d’oubliés parmi les oubliés ? » … comme si le nombre officiel de victimes déjà bien trop nombreuses, ne suffisait pas à condamner l’association de malfaiteurs sédentarisés dans leur bunker de la mairie, celle qui gère depuis trop longtemps notre ville, au mépris des droits les plus élémentaires de ceux qui y vivent.

Car ce  qui fait force dans ces quartiers pauvres et délaissés, c’est bien la faculté d’adaptation, ce réflexe reptilien qui permet de résister au pire en faisant du « rien » une ressource, en tirant de ce « rien » de la solidarité et du commun…

Alors qui étaient-ils ces réfugiés de la misère, migrants, sdf ou fugueurs, tous anonymes ? Combien étaient-ils à échapper au comptage, ces noms qui ne seront jamais cités dans un prétoire et qui de fait, manqueront à l’appel de notre justice et de notre mémoire… ?

Fiction ou réalité ? Parano post-traumatique ? Qu’importe … notre  confiance citoyenne,  pour l’heure, en a pris un sacré coup !

Et comme dans chaque délire réside une part de lucidité, accrochons-nous à la nécessité d’objectiver, de nous dire que seuls les faits sont têtus.

De cette injonction faite à nous-mêmes découle une certitude : à la liste des victimes incomplète s’ajoute celle des accusés absents !

Car, à côté des branquignoles criminels qui constituent l’équipe municipale et pour que justice soit rendue à tous les morts, doivent indissociablement figurer tous ceux qui, depuis trop longtemps aux affaires de l’état ont mis en place des politiques volontairement créatrices d’inégalité, de fracture  et de misère avec pour seul alibi, la vocation illusoire de s’opposer à ce qu’ils, inévitablement,  favorisent : la montée de l’extrême droite.

Pour terminer,  pour valider l’interdépendance de la fiction et du réel, qui elle aussi est le propre de l’homme et en hommage à TOUTES les victimes de la rue d’Aubagne, je citerai Hugo et un fragment du discours de Gwynplain à la Chambre des Lords (L’Homme qui rit) :

 «  …Et apostrophant Gwynplaine avec hauteur :

  • Qui êtes-vous ? d’où sortez-vous ?

Gwynplaine répondit :

  • Du gouffre.

Et, croisant les bras, il regarda les lords.

  • Qui je suis ? Je suis la misère. Mylords, j’ai à vous parler.

II y eut un frisson, et un silence. Gwynplain continua.

  • Mylords, vous êtes en haut.

C’est bien. Il faut croire que Dieu a ses raisons pour cela. Vous avez le pouvoir, l’opulence, la joie, le soleil immobile à votre zénith, l’autorité sans borne, la jouissance sans partage, l’immense oubli des autres.

Soit. Mais il y a au-dessous de vous quelque chose. Au-dessus peut-être. Mylords, je viens vous apprendre une nouvelle. Le genre humain existe….

… Mylords, vous êtes les grands et les riches. C’est périlleux. Vous profitez de la nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l’aurore.

L’aube ne peut être vaincue. Elle arrivera. Elle arrive. Elle a en elle le jet du jour irrésistible. Et qui empêchera cette fronde de jeter le soleil dans le ciel ? Le soleil, c’est le droit. Vous, vous êtes le privilège. Ayez peur. Le vrai maître de la maison va frapper à la porte. Quel est le père du privilège ? Le hasard. Et quel est son fils ? L’abus. Ni le hasard ni l’abus ne sont solides. Ils ont l’un et l’autre un mauvais lendemain. Je viens vous avertir. Je viens vous dénoncer votre bonheur. Il est fait du malheur d’autrui. Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres. »

Jacqueline Vesperini

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