Les inégalités de santé à Marseille sont-elles une fatalité ?

Aldo Bianchi introduit le débat en dressant un premier  état des lieux à Marseille et dans la métropole. Notre territoire n’est pas un désert médical, bien au contraire, Marseille se distingue par la qualité de ses équipements de soins et de ses structures de recherche. Mais ce constat ne doit pas occulter une inégalité criante à l’intérieur du territoire, inégalité dans l’implantation des services de santé, dans l’accès aux soins, dans l’état de santé de la population, la prévalence de certaines maladies chroniques et la mesure de l’espérance de vie. Il faut  ajouter que Marseille est la grande ville française la plus polluée (au 4ème rang en Europe) et que l’on retrouve à ce sujet les mêmes inégalités, sur le territoire de Marseille comme sur celui de la métropole où Fos se distingue au plan des pathologies liées à l’environnement : la pollution aux particules fines est 20 fois supérieure à proximité du Port à la pollution mesurée sur la Canebière, et chacun connaît les disparités de la prévention des différentes  pollutions sur l’autoroute urbaine L2 selon les quartiers qu’elle traverse. Ces constatations fixent le sens de notre audition-débat : peut-on continuer à s’abriter derrière la compétence traditionnellement prédominante  de l’Etat en matière de santé publique ? Le moment est  venu, pour les villes et les métropoles, de prendre en main de manière plus résolue ces questions qui appellent de nouvelles responsabilités pour les décideurs locaux. A l’heure où  où 40 grandes villes du monde entier se réunissent à Paris pour en débattre, où certaines villes se déclarent « sans perturbateurs endocriniens »,  il est temps d’exiger des responsables locaux, une plus grande conscience des problèmes de santé liés à l’environnement et la volonté d’y faire face. Que peut-on faire au plan local ?

 

Pour se donner les moyens de répondre à cette question, l’intervention liminaire du docteur Didier Febvrel était bienvenue. Responsable du Service de la Santé Publique et des handicapés de la Ville de Marseille, membre du Haut-Conseil de la Santé Publique (commission des risques environnementaux), il était le plus à même d’exposer la légitimité d’une intervention des communes dans ces questions.

Cinq arguments principaux pour fonder cette légitimité.

D’abord le pouvoir de police sanitaire détenu par le Maire, exercé par les services communaux d’hygiène et de santé avec les moyens alloués par la Dotation générale de décentralisation soit à hauteur pour Marseille de 2,8millions d’euros. Les domaines de compétence sont multiples : habitat insalubre, nuisances sonores, gestion de la qualité des eaux, dératisation et désinsectisation, service de vaccination (étranger).

D’autre part la Ville est maintenant amenée à passer des contrats avec l’Etat en matière de santé publique : actions de santé dans le cadre des contrats de ville (Politique de la ville), contrat local de santé mentale avec l’Agence régionale de santé par exemple pour faire accéder les malades à l’habitat, plus généralement contrat local de santé avec cette Agence pour permettre une territorialisation  des actions de santé.

La volonté politique des Maires constitue un élément fondamental pour asseoir cette légitimité. Depuis le mandat Vigouroux, un élu est chargé en propre de la Santé publique, actuellement Patrick Padovani.

Cette volonté s’inscrit dans une évolution générale qui tend à la promotion de la santé, du fait de la reconnaissance croissante de l’importance des déterminants de santé, en particulier des déterminants environnementaux. Dès lors, il faut admettre que ces questions ne concernent pas les seuls professionnels de santé et le les comportements individuels mais qu’il faut développer une approche systémique et faire intervenir d’autres services, compétents dans leur domaine,  pour traiter des questions comme celle du ramassage des ordures (problème des rats)  ou celle des sols pollués.

Enfin, le Maire peut invoquer la clause de compétence générale qui l’autorise à s’emparer de tout ce qui peut affecter la population de sa ville.

Didier Febvrel peut donc conclure en soulignant la tendance à l’’implication de plus en plus forte des Villes dans les questions de santé publique, par exemple dans les questions relatives à l’alimentation, à la restauration collective.  A terme, toutes les politiques publiques devraient  comporter un volet santé, tout projet devrait  solliciter l’intervention du service de santé.

 

Une première discussion, particulièrement animée a suivi cette intervention, concernant les inégalités sociales de santé à Marseille. Le bilan dressé par l’Observatoire Régional de Santé est clair : la ville se partage entre une population en sous-mortalité précoce (avant 60 ans) dans le sud de la ville et une population en surmortalité précoce dans le nord et le centre. L’inégalité touche déjà les jeunes et se répercute et s’amplifie par effet d’accumulation sur l’ensemble de la durée de la vie. La question d’une implantation plus équilibrée des ressources et services de santé se pose avec force et concerne  les responsables publics locaux, s’agissant par exemple de l’installation de maisons médicales de santé, comme à Kallisté.

 

Les « grands témoins » du débat ont présenté ensuite leurs observations. Le Docteur Charles Chanut d’abord, pour l’association « Cap au Nord Marseille », joue pleinement son rôle de lanceur d’alertes. Double  alerte face aux pollutions générées par le port : au chantier de réparation navale prévu à la Forme 10 s’est ajouté un projet de déconstruction des navires, déconstruction dont chacun connaît la dangerosité prévue en pleine ville.  Par ailleurs les eaux usées générées par les activités portuaires ne sont pas traitées. La ville ici est responsable au travers de la Charte Ville-Port.

Richard Hardouin, président du collectif « Collectif Anti Nuisances L2» et administrateur France Nature Environnement 13 et AIRPACA, souligne d’abord les inégalités territoriales face aux pollutions produites par la L2, couverte à Saint-Barnabé mais pas à la Busserine. La mobilisation a été plus précoce à Saint-Barnabé, préventive, dès que les plans ont été connus et conduite par des personnes plus introduites dans les services compétents. La défaillance des responsables publics, incapables de redresser cette injustice, n’en est que plus flagrante. Sur le thème plus général de la pollution de l’air et du danger des particules fines (produites aussi par l’habitat) qui se font le véhicule d’autres polluants dangereux, Richard Hardouin soutient la nécessité de maintenir un organisme indépendant de contrôle et de surveillance tel que l’Association multicollégiale Air Paca. C’est aussi la responsabilité des élus de contribuer à financer cette association pour la surveillance de la qualité de l’air et indépendante des maitres d’ouvrage, comme de se soucier de  l’absence d’un organisme indépendant d’observation du bruitpour Marseille et sa Métropole.

Enfin, Daniel Morin, président du CIQ Saint-Jean Tourette Protis et membre du collectif « Laisse béton », expose la situation particulièrement dangereuse de son quartier au regard  des pollutions sonores et atmosphériques : deux tranchées autoroutières à ciel ouvert, un trafic de 18 millions de voitures par an, à quoi s’ajoute le trafic maritime utilisant en Méditerranée un fioul chargé en soufre au-delà de la norme à 0,10% qui s’applique en mer du Nord. De là, comme on l’a vu, une pollution atmosphérique beaucoup plus importante qu’en centre ville. Il déplore l’absence de tout  responsable depuis 17 ans pour traiter de ces questions alors que le nombre de 5 millions de voitures par an constitue un seuil qui doit déclencher l’intervention publique.

 

L’audition-débat a montré l’exigence et la légitimité  d’une prise en compte locale des questions de santé publique. Il faut introduire la question de la santé dans les politiques publiques, prévenir les pollutions  par la mise en place de systèmes de protection, travailler sur les déterminants environnementaux de la santé. Pour finir sur un exemple : ne pas se contenter d’encourager la pratique du vélo mais construire une offre adaptée, en termes de sécurité dans la circulation (voies spécifiques) et de sécurité sanitaire (qualité de l’air). Manifestement un gros travail pour une municipalité.

 

François Maurice

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