L’école à Marseille : indigne de la République ?

Aldo Bianchi introduit le débat en plaçant l’école au cœur des préoccupations d’une association comme Marseille et moi consacrée aux questions municipales et métropolitaines. La question de l’école commande toutes les autres, et à cet égard, la situation à Marseille, que l’on peut décrire comme un véritable apartheid scolaire, ne laisse pas d’inquiéter. Si le pacte républicain est en jeu, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille tout attendre de l’Etat et des collectivités territoriales. Les initiatives des citoyens sont nombreuses et c’est pourquoi nous avons voulu faire appel à des femmes et à des hommes de terrain et d’action pour nous en parler, pour  faire un état des lieux  et des actions engagées.

Charlotte Magri, auteure d’une récente Lettre ouverte au ministre de l’Education nationale, souligne d’abord un paradoxe : elle s’est vue décerner par la presse le titre éminent de « lanceuse d’alerte » alors même que ce qu’elle a dénoncé l’année dernière dans sa lettre au Ministère, à savoir l’état lamentable, inadmissible, de nombreuses écoles des quartiers populaires de Marseille, était connu de tous. Il a fallu l’initiative résolue d’une enseignante, d’abord soucieuse de la santé et de la sécurité de ses élèves,  pour briser un ronronnement collectif.

Charlotte Magri a retracé les étapes d’une carrière d’une dizaine d’années dans l’Education Nationale, à Perpignan puis à Marseille, dans différents quartiers de la ville. Elle a pu reconnaître l’écart flagrant entre les écoles : on ne fait pas le même travail, ici et là. Pour des raisons à la fois matérielles et humaines.  Bâti dégradé parfois menaçant pour la sécurité, absence récurrente de chauffage,  amiante  mais aussi enseignants débutants, sans formation spécifique, taux d’encadrement des Atsem (agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles) très insuffisant (1/30 pour une moyenne de 1/8 à 1/15 dans d’autres villes précisera Cyrille Trignac, directeur d’école), ce qui conduit à des classes déstructurées, des violences et des harcèlements dans les périodes de cantine. On a surtout retenu et médiatisé le côté le plus visible, le côté matériel, ceci permettant au Ministère de dégager l’essentiel de sa responsabilité (50 postes supplémentaires de remplaçants pour les quartiers nord toutefois et  5 millions d’euros pour remédier à l’incurie municipale). La Mairie  a procédé à de petits travaux visibles (peinture), dans les écoles les plus médiatisées.

Pour conclure, Charlotte Magri dénonce un déni du côté gouvernemental  et un mépris du côté municipal et appelle à réinventer une  citoyenneté pour cesser d’être simplement spectateur.

Pour examiner la situation des collèges et des lycées et les possibilités d’action individuelle et collective, était invité José Fouque, ancien Proviseur de lycée et secrétaire général de l’association Education et Devenir qui, depuis sa création en 1983, promeut la créativité et l’initiative à l’échelon local. Il souligne trois grands problèmes rencontrés par l’école et qui peuvent trouver des éléments de solution au plan local.

D’abord le problème de la mixité. Difficile de créer de la mixité dans certains collèges des quartiers de Marseille. Sa proposition : faire venir des institutions culturelles dans les écoles, créer dans les écoles des « maisons du savoir », faire des écoles des pôles de ressources ouverts, ce qui signifie aussi, comme l’avait indiqué une intervenante dans la salle « des lieux silencieux pour se concentrer ».

L’engagement des enseignants ensuite. José Fouque plaide pour un lien plus étroit des enseignants avec les élèves et leurs familles, ce qui passe par une formation développée à partir de ce qui se passe sur le terrain, par l’intégration d’enseignants venus des quartiers populaires, par l’assimilation du rôle social de l’enseignant.

Enfin la question de la réforme. Depuis 1972 les réformes (interdisciplinarité, aide personnalisée) se sont succédé et ont échoué parce qu’elles sont impossibles à décréter depuis le centre du système. Par contre,  au plan local, beaucoup de choses sont possibles, et par exemple, la mise en place d’une aide personnalisée aux élèves.

Trois « grands témoins » ont apporté leurs expériences. Pascal Pons, enseignant, militant syndical, animateur du collectif des écoles de la Castellane fondé en février 2015 à la suite des incidents violents ayant eu lieu sur place, souligne la double responsabilité, nationale et municipale, dans l’état dégradé de l’école à Marseille. Il évoque en particulier le taux d’encadrement des personnels municipaux dans les écoles élémentaires, très insuffisant à Marseille (1/60 quand il est de 1/25 dans la moyenne nationale), les problèmes de sécurité routière jamais résolus mais aussi, côté gouvernemental, les effectifs scolaires trop élevés (1/25 à la Castellane quand il faudrait 1/15), les remplacements non effectués, les enseignants spécialisés (Rased) non rétablis. Alain Bureau, ancien enseignant, membre du « collectif des écoles publiques du 3ème arrondissement », expose le contraste entre la construction de nombreux logements dans ce quartier (6000) et l’absence de projet de construction d’écoles, alors même que déjà des enfants en grand nombre (300) sont répartis dans des écoles environnantes. Enfin Sèverine Gil, présidente de l’association de parents MPE13, regrette que les parents ne soient pas suffisamment associés, sinon pour les conseils de discipline. Elle note que l’école pourrait être un lieu de rencontre, de parole, d’action dès lors qu’elle pourrait être ouverte en dehors des heures de classe. « On n’attend plus rien de l’Etat et de la Mairie, dit-elle, c’est aux parents eux-mêmes de réaliser des choses. »

Les interventions de la salle, nombreuses et passionnées, ont témoigné d’une volonté d’engagement.  Marseille et moi, en particulier par le moyen de sa commission spécialisée sur ce thème,  continuera de travailler sur cette question de l’école à Marseille, de faire connaître et coordonner les initiatives individuelles et collectives.

                                                                                                    François Maurice

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