Fantasmes et réalité de la délinquance à Marseille

Pour démêler le vrai du faux sur un sujet sensible à Marseille, nous recevons un praticien, Benoît Vandermaesen, longtemps  vice-procureur à Marseille,  et un observateur, Laurent Mucchielli, sociologue et fondateur de l’Observatoire Régional de la Délinquance et des Contextes Sociaux. En arrière-fond, comme l’explique Aldo Bianchi  en introduction, comment vit-on aujourd’hui à Marseille ? Marseille fait-elle encore  figure d’exception en France ? Le sentiment d’insécurité paraît avoir reculé. La délinquance a-t-elle été contenue ? Les juges sanctionnent-ils ici plus sévèrement qu’ailleurs ?

Pour examiner correctement cet objet, il convient d’abord, de ne pas confondre fantasme et fausseté, imaginaire et irréel. L’imaginaire est une réalité, très forte à Marseille, sans doute plus qu’ailleurs. Le grand banditisme y touche à la légende. Mais précisément, explique Laurent Mucchielli, cet imaginaire possède une puissance effective qui s’exerce sur le réel. On ne se comporte pas de la même façon sous son emprise,  et c’est vrai des policiers comme des juges, avec  des effets en cascade sur le comportement des habitants.

Laurent Mucchielli ajoute que l’exception marseillaise ne peut  cependant être réduite à  cette part d’imaginaire. Il y a, depuis la fin du dix-neuvième siècle une histoire particulière du banditisme à Marseille, marquée par la place centrale de la ville-port dans le trafic des stupéfiants. Trois grandes étapes : l’importation de l’opium d’Indochine,  l’époque de l’héroïne, enfin aujourd’hui le trafic du cannabis venu du Maroc. Laurent Mucchielli souligne une autre spécificité de Marseille : la forte présence de la pauvreté et des inégalités au cœur même de la ville. C’est à l’intérieur de la ville qu’on retrouve des clivages aussi forts que ceux qu’on peut observer entre Paris et sa banlieue. Avec des effets sur la délinquance sur la voie publique, petite et moyenne ainsi que sur la délinquance relative aux stupéfiants : la consommation de masse du cannabis suscite le besoin d’une main d’œuvre importante pour la distribution, main d’œuvre disponible dans les quartiers nord et centre de la ville.

Et malgré tout cela, Marseille ne se distingue pas franchement des autres métropoles françaises, contrairement à la représentation largement répandue qui la situe volontiers dans des contrées exotiques, Chicago, le Bronx, Bogota… Les enquêtes de victimation ne font pas apparaître une exception marseillaise. Comme dans toutes les villes, les gens se plaignent d’abord des incivilités : l’agressivité verbale semble consubstantielle à la vie urbaine moderne. Puis des atteintes aux biens, là encore de manière comparable à toutes les autres grandes villes. Il apparaît ici ou là des spécificités mais qui ne suffisent pas à faire de Marseille une exception. En particulier, l’opinion répandue que les  violences physiques y sont plus nombreuses qu’ailleurs est erronée.

Laurent Mucchielli souligne, pour conclure, un dernier point spécifique : le contexte de pauvreté, qui ne concerne pas seulement la population mais aussi les institutions, la Justice, la police, l’école. Avec cependant quelques points forts à noter, comme la prévention spécialisée.

Une première discussion s’engage, en particulier sur le lien pauvreté-délinquance qu’une intervenante demande de ne pas occulter sans oublier bien entendu le champ étendu de la délinquance « en col blanc ». Elle permet, à travers une comparaison avec Nice de préciser les données : pas plus d’incivilités qu’à Nice, qui semblent donc en effet plus liées à la vie urbaine contemporaine qu’aux inégalités. Par contre, le haut niveau des vols et cambriolages peut être corrélé à la pauvreté. Enfin, on peut penser que le trafic de cannabis « aspire » la délinquance.

Benoît Vandermaesen partage avec l’orateur précédent le souci d’établir la réalité de la délinquance parfois occultée par des statistiques discutables, par exemple les statistiques judiciaires, souvent biaisées. L’institution veut une réponse pénale à tout acte de délinquance (taux de réponse pénale près de 92%) mais ignore la masse importante des victimes qui n’ont pas porté plainte. Il faut aboutir à tout prix, ce qui peut nourrir le sentiment d’insécurité. Aboutir à tout prix, c’est refuser l’indicateur « infraction insuffisamment caractérisée », c’est privilégier les affaires que l’on peut régler rapidement et qui compteront autant, au plan du chiffre, qu’une affaire longue à établir. C’est encore, en prétendant répondre au sentiment d’insécurité, préférer  les comparutions immédiates et céder à l’illusion du choc carcéral qui a en réalité un effet destructeur. On comprend bien dès lors en quel sens on peut dire que  la Justice sanctionne plus facilement les pauvres. Les effectifs sont mesurés en fonction du nombre d’affaires traitées, il faut donc aller au plus court.

C’est pourquoi, nous dit l’ancien vice-procureur à Marseille, les travaux sociologiques sont tout-à-fait nécessaires, pour établir la réalité de la délinquance comme pour examiner le lien pauvreté-délinquance.  Il ne rejoint pas cependant complètement les conclusions de Laurent Mucchielli. Il existe une spécificité de la juridiction marseillaise : ville normale certes mais toujours un peu au-dessus des chiffres des autres métropoles et très nettement au-dessus pour ce qui est des affaires relatives aux stupéfiants. Ce qui induit une surpopulation carcérale caractérisée (3 par cellule aux Baumettes). La main de l’institution y est plus lourde qu’ailleurs : la moyenne des condamnations(prononcées à Marseille)s’élève à 14 mois (d’emprisonnement)  quand elle est de 9 mois dans des juridictions comparables.

Dans la discussion, Laurent Lhardit formule la question récurrente : ce différentiel dans les condamnations est-il dû à la plus grande sévérité des juges à Marseille ou bien à la plus grande gravité des délits ? Question laissée ouverte, aux travaux des sociologues, comme à la pratique des magistrats, qui serait peut-être en train de changer, nous dit Benoît Vandermaesen. Christine Bartoloméi précise que le taux d’incarcération des mineurs est plus élevé à Marseille que dans les autres grandes villes de France comparables. On peut constater une répression plus forte qu’ailleurs. L’observation de la délinquance reste un travail essentiel à pousuivre, en vue des échéances politiques à venir.

                                                                                                                                                                                                                                                                                        François Maurice

 

 

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