La situation de la presse locale indépendante. Débattre pour agir.

L’audition a permis d’entendre deux spécialistes des médias à Marseille, Jean Kéhayan et Laurent Lhardit, puis deux journalistes témoins privilégiés des difficultés rencontrées à Marseille par la presse indépendante, Michel  Gayraud, (Le Ravi) et Benoît Gilles (Marsactu).

Jean Kéhayan fait d’abord observer la tension politique constitutive des problèmes de la presse à Marseille. Si chacun reconnaît que l’exercice de la démocratie exige pluralisme et indépendance de la presse, grande est aussi la tentation, née dès l’après-guerre, d’une mainmise du pouvoir politique sur la presse.  Dès lors, l’amour proclamé pour le pluralisme s’accompagne souvent de la condition d’être le seul à s’exprimer.  C’est pourquoi il y a aujourd’hui de quoi s’inquiéter : réduction progressive du nombre des titres depuis la Libération, pressions politiques par le biais des publicités institutionnelles (Mairie, Conseil départemental…), qualité rédactionnelle variant en raison inverse des avancées technologiques, difficultés financières. L’ombre de Bernard Tapie plane dans le paysage. Le combat à conduire ici, nous dit Jean, en particulier dans son Appel du Figuier à Palabres, est le combat fondamental du siècle, le combat « contre les totalitarismes, contre la pensée rampante d’un populisme footeux et unique qui menace notre ville».

Laurent Lhardit, élu et professionnel des médias, précise les circonstances de la crise qui touche la presse, en particulier depuis les années 80. La baisse des recettes publicitaires de la presse écrite est liée à des mutations profondes : diversification et multiplication des media audio et audiovisuels puis, dans les années 90,  arrivée de l’internet et essor de la presse gratuite.  Une contradiction est au cœur de la crise de la presse aujourd’hui : l’habitude prise d’une consommation gratuite de l’information se heurte à la nécessité d’un travail coûteux pour produire cette information, un travail qualifié et conduit selon des règles déontologiques.  Cette crise est plus grave à Marseille qu’ailleurs, quel que soit le secteur, presse écrite (La Marseillaise, le Ravi), télévision (LCM), médias internet (Marsactu).  Le déficit d’information se manifestant déjà dans notre région comporte une double menace. Au plan politique d’abord où ce déficit conduit à un appauvrissement du débat public, réduit à un échange d’invectives, alors que la complexité du territoire exigerait au contraire des débats approfondis. Au plan économique aussi, dans la mesure où les chefs d’entreprise ne disposent pas d’une information économique devenue trop rare.

    Michel Gayraud est le rédacteur en chef du Ravi, mensuel basé à Marseille depuis 17 ans et actuellement en redressement judiciaire. Pour lui, la crise de la demande (baisse du lectorat) ne doit pas occulter la crise de l’offre. Il pointe la responsabilité des journalistes dans la crise : les rédactions ont trop souvent perdu la main devant les impératifs de la communication, les exigences des régies publicitaires. C’est en travaillant l’offre journalistique que les difficultés pourront être surmontées. Le Ravi, satirique, irrévérencieux veut renouer avec les principes fondamentaux du journalisme comme le travail d’enquête, tout en gardant ses distances avec les pouvoirs. Cette stratégie se développe auprès des lecteurs, auxquels il faut faire comprendre que l’information de qualité a un coût pour les amener à passer d’un achat épisodique du journal à l’abonnement. Pour sauver le journal il faut 5000 abonnements.  Du côté de la rédaction, l’orientation stratégique consiste à travailler avec des partenaires : coproduction d’enquêtes, par exemple avec Mediapart, travail en réseau avec d’autres médias, radios associatives, sites internet… Enfin, Michel Gayraud a abordé la question des aides publiques à la presse que le Ravi a vécue dans la douleur avec la suppression de la subvention du Conseil Général. On peut espérer que les projets actuels de réforme rendront le Ravi éligible à cette aide, actuellement mal fléchée, en précisant des critères d’attribution tels que le journalisme participatif ou l’éducation aux médias.

Benoît Gilles, rédacteur en chef de Marsactu, site internet d’information générale depuis 5 ans qui renaît aujourd’hui après une liquidation judiciaire, rejoint l’idée centrale du coût de l’information.  Auparavant gratuit,  Marsactu va repartir sur une autre base, payante, celle qui a fait ses preuves sur internet avec Mediapart.  Il s’agit d’inverser le cercle vicieux qui entretient la crise de la presse : la baisse des effectifs des rédactions traitées comme des variables d’ajustement  produit un appauvrissement de l’information qui entraîne à son tour une baisse du lectorat. Il n’y a pas de journalisme sans journalistes, et c’est la qualité du travail journalistique qui doit permettre de retrouver des lecteurs prêts à payer le coût de ce travail. Le journalisme est un métier, quel que soit le support. Ce nouveau rapport aux lecteurs passe aussi par leur participation à la construction de l’information et du débat, comme en témoigne la vitalité, l’animation du forum dans l’ancienne formule du site. Par leur participation aussi au financement : une campagne de financement participatif est lancée début juin.

La discussion avec la salle a fait apparaître l’inquiétude devant une information à la fois envahissante, déréglée  et appauvrie, le souci d’une éducation aux médias et l’attachement  de l’auditoire à un journalisme de qualité.  Il est apparu clairement que les lecteurs disposent d’un moyen d’action : l’abonnement, la participation financière.  Il n’y aura pas de bons journaux sans l’engagement des lecteurs, nous aurons les journaux que nous mériterons.

 François Maurice, pour « Marseille et Moi ».

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s